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LEFTCOM/TCI des staliniens qui se masquent derrière une façade "communisme de conseil"

  • Photo du rédacteur: PLATEFORMEJAUNE
    PLATEFORMEJAUNE
  • il y a 3 heures
  • 82 min de lecture

🔴 Le "bon Lénine" n'existe pas


Réponse à la Tendance communiste internationaliste et à sa rabatteuse @harunoyosei


🌹 ROSA LUXEMBURG : LE MARXISME CONTRE LÉNINE


📌 Ils veulent nous faire taire. Nous, nous allons les faire lire. Ce texte démonte l'article "Lénine et le léninisme", publié le 22 janvier 2024 par la Tendance communiste internationaliste (TCI), la chapelle "leftcom" au nom de laquelle la militante @harunoyosei mène campagne pour faire taire notre plateforme. Chaque citation porte sa source, en libre accès, et vérifiable ligne à ligne. C'est là toute la différence entre eux et nous.





📚 SOURCES MOBILISÉES (toutes vérifiables, liens en clair)


📕 Tche-ka. Matériaux et documents sur la terreur bolcheviste, recueillis par le Bureau central du Parti socialiste révolutionnaire russe, Paris, 1922. PDF intégral en libre téléchargement sur PLATEFORMEJAUNE.COM :


🌹 Rosa Luxemburg, Zur russischen Revolution, manuscrit inachevé rédigé à l'automne 1918 à la prison de Breslau, publié à titre posthume par Paul Levi en 1922. Texte cité d'après l'édition savante de référence : Gesammelte Werke, Band 4, Karl Dietz Verlag, Berlin, 6e édition revue, pages 332 à 365, établi d'après la photocopie de l'original (cote d'archives : SAPMO-BA, NY 4002/15, Bundesarchiv). Transcription en ligne publiée par le portail officiel des oeuvres, édité par la Rosa-Luxemburg-Stiftung (Berlin) avec le Karl Dietz Verlag :

📗 Serge Melgounov, La Terreur rouge en Russie (1918-1924), trad. Wilfrid Lerat, Éditions Payot, Paris, 1927 ; rééd. Éditions des Syrtes, 2019. Chapitre III, "Statistique sanglante".

📘 Gabriel Miasnikov, La dernière tromperie, 1930.

🟡 Nos publications critiques sur PLATEFORMEJAUNE.COM :



📑 Sommaire


  1. Préambule : la rabatteuse, son icône et sa meute

  2. Des staliniens masqués : le conseillisme de façade

  3. Le projet en vrai : la bourgeoisie rouge de Pyongyang

  4. Une opération de sauvetage : fabriquer un "bon Lénine"

  5. Ils décrivent le parti-État de leurs propres mains

  6. L'aveu central : le parti substitué à la classe, chez Lénine

  7. Astrakhan, mars 1919 : le pouvoir "ouvrier" mitraille dix mille ouvriers

  8. Le vapeur Gogol, les noyades, les "typhiques"

  9. Ce que le sténogramme officiel du parti avoue sur les femmes

  10. Kronstadt, un massacre réduit à un adjectif

  11. Rosa Luxemburg, citée quand elle absout, cachée quand elle condamne

  12. Rosa : le marxisme contre Lénine (le manuscrit de Breslau, pièce par pièce)

  13. Le témoin qu'ils exhument sans oser le lire : Gavriil Miasnikov

  14. Marxisme contre dictature : sa critique de Lénine date de 1904

  15. Aux racines : le narodnik qui sommeillait sous le marxiste

  16. Ils l'avaient dit avant nous : Trotsky en 1904, Kollontaï en 1921

  17. Compter les morts : de l'aveu de Latsis au chiffre de 1,7 million

  18. Conclusion : la continuité n'est pas une confusion


1. Préambule : la rabatteuse, son icône et sa meute. Le dossier, pièce par pièce


Regardez d'abord à qui nous avons affaire. La militante @harunoyosei, rabatteuse zélée de la mouvance leftcom, ne débat pas. Elle dénonce. Elle signale. Elle salit. Elle menace. Plusieurs semaines de manœuvres, et pas un argument. Voici le dossier, pièce par pièce, chaque fait public, horodaté, capturé. Qu'elle le conteste si elle l'ose.


Pièce n° 1 : l'appel à la censure. Sur TikTok, elle a appelé publiquement ses abonnés à signaler en masse nos vidéos pour les faire supprimer. Pas à y répondre. Pas à les contredire. À les faire disparaître. C'est la définition exacte de la censure : obtenir par la délation administrative ce qu'on est incapable d'obtenir par l'argument. Dans un régime qui lui en donnerait les moyens, cette personne ne signalerait pas nos comptes : elle signalerait nos personnes. L'histoire de sa famille politique le démontre, et la suite de cet article le documentera.






Pièce n° 2 : l'appel à la dissolution. Sa petite coalition a monté un site web réclamant la dissolution de PLATEFORMEJAUNE. Rien de moins. Qu'on savoure : des gens qui se disent révolutionnaires réclament la dissolution d'une organisation ouvrière, exactement comme les préfets qu'ils prétendent combattre. Ils n'en ont pas le pouvoir, et pas une de nos idées ne s'éteindra pour leur plaisir. Mais l'aveu est immense : réclamer la suppression de l'adversaire, c'est reconnaître qu'on a perdu le débat. Interdire, dissoudre, faire taire : leur programme tient en trois verbes, et ce sont trois verbes de police.


un site monté pour réclamer notre dissolution


Le 9 juillet 2026, le compte La ligne rouge , relay

é par @harunoyosei, a annoncé l'ouverture d'un site entièrement dédié à notre plateforme. Son intitulé donne le ton : "Dissolution de PlateformeJaune, contre le harcèlement sexiste de Jean Gillot". On y trouve un dossier en six points, une pétition hébergée sur Change.org, et un espace blog resté vide. Au moment où nous écrivons, la page n'est plus accessible en ligne ; il en subsiste des captures.

Examinons ce dossier, puisqu'il se présente comme un réquisitoire. Il révèle surtout la méthode de nos adversaires.

Un procédé : "ce qu'ils disent" contre "ce qu'ils font"

Le site se vante de trois garanties affichées en tête : "6 contradictions documentées", "Sources 100% publiques", "Aucune attaque personnelle". Retenons cette dernière promesse, nous verrons plus bas ce qu'elle vaut. Chaque point oppose une citation de nos textes, sous l'étiquette "ce qu'ils disent", à une autre citation, sous l'étiquette "ce qu'ils font", pour crier à la contradiction.


Les six griefs, et ce qu'ils valent


  • Point 1, "l'anti-parti qui se prend pour une chapelle". On nous reproche de rejeter toutes les sectes de gauche tout en produisant un programme en quinze points chiffrés, donc un "catéchisme fermé". Confusion classique : un programme ouvert à la discussion n'est pas une secte ; la secte, c'est l'organisation qui interdit qu'on ouvre le paquet, ce que nous ne faisons jamais.


  • Point 2, le soutien à Anti-Tech Resistance, qualifié de mouvance "réactionnaire, sexiste et transphobe". C'est le procès par association : relayer une analyse critique de la technique n'est pas endosser tout ce qu'on prête à ses auteurs. Nous avons toujours distingué la critique d'un rapport social de la mise en cause de personnes.


Lien vers notre article:

"Soutien aux travaux du groupe anarchiste "Anti-Tech Resistance"


Réserve publiée par notre groupe:



  • Point 3, une prétendue "fascination antidémocratique". Le site admet lui-même que notre critique de la démocratie bourgeoise est "une critique matérialiste classique". Il feint ensuite de découvrir, comme un scandale, que nous défendions le droit d'une minorité de classe à ne pas se soumettre au nombre. C'est l'abc du marxisme, pas une déviation.


  • Point 4, "anti-immigration et validisme envers les croyants". On juxtapose notre défense de la régularisation de tous les sans-papiers et une phrase sortie de son contexte sur l'immigration, puis on nous reproche l'anticléricalisme. Défendre les travailleurs immigrés et critiquer la religion comme institution n'a rien de contradictoire : c'est la position du mouvement ouvrier depuis un siècle et demi.


  • Point 5, "Fanny Kaplan, la déification qu'on prétendait combattre". Reprocher un hommage à celle qui tira sur Lénine, au motif qu'on refuse par ailleurs le culte de Lénine, c'est confondre l'honneur rendu à une résistance et le culte rendu à un chef d'État. Le premier n'est pas le second.


  • Point 6 : la seule attaque qui vise une personne, en violation de leur propre règle


Le sixième point est consacré tout entier à mettre en cause nommément l'animateur de la plateforme, accusé de mener des "attaques sexistes répétées et ciblées" contre @harunoyosei et @Laurine_Off_LO, le site allant jusqu'à écrire que "d'autres victimes n'osent pas encore témoigner".

Notons d'abord l'aveu : un site qui promet en page d'accueil "aucune attaque personnelle" consacre son point final à une attaque exclusivement personnelle, nominative, sur le terrain sexuel. La règle qu'ils affichent, ils la violent eux-mêmes à la dernière ligne.

Toute la méthode est là : se draper dans la neutralité documentaire pour livrer, au bout, la mise au pilori d'un individu.

Sur le fond, c'est la même inversion que nous dénonçons depuis le début. Une critique politique de son culte de la personnalité et de son iconographie stalinienne est requalifiée en "harcèlement sexiste", pour transformer l'adversaire en délinquant et s'épargner le débat.


Quoi qu'il en soit, l'architecture du site se retourne contre lui. On annonce un dossier "sans attaque personnelle", et l'on termine par la seule chose qui compte à leurs yeux : détruire un nom. On réclame la dissolution d'une plateforme ouvrière avec le vocabulaire d'une préfecture. Interdire, dissoudre, faire signer une pétition pour supprimer l'autre : voilà le programme réel, et il tient en trois verbes de police.


Source : site antiplateformejaune.netlify.app, dossier en six points et pétition, consulté en juillet 2026 (page depuis retirée, captures archivées). Annonce d'ouverture : compte La ligne rouge relayé par @harunoyosei, 9 juillet 2026. Nous ne renvoyons pas vers ce site.


Pièce n° 5 : l'insulte sexuelle. À court d'arguments, elle en vient à l'injure de charretier. Les pièces, horodatées, parlent d'elles-mêmes.

Le 3 juillet 2026 à 19h12, sur X, en réponse à une de nos publications :

"dixit le mec qui raconte que la TCI est conseilliste et q
ue j'en suis membre, ptdr. je t'ai bloqué parce que t'es un vieux mec misogyne et paternaliste qui fait une fixette sur une jeune fille qui n'a même pas d'orga. t'es juste super chelou et t'arrive pas à comprendre 'non'."

@harunoyosei, X, 3 juillet 2026, 19h12.

Puis, quelques jours plus tard, la montée d'un cran, en capitales dans le texte :


@harunoyosei, X (repost La ligne rouge), capture du 5 juillet 2026.

Et le registre du "vieux monsieur" concupiscent, décliné sur tous les tons :

"À propos de ce vieux monsieur qu'est Jean Gillot, et qui semble être tombé sous mon charme pour être aussi obsédé par moi."

@harunoyosei, X, capture du 6 juillet 2026, 07h21.

Relisons froidement ce que nous, nous avons écrit. Nous critiquons son culte de la personnalité, sa mise en scène en icône stalinienne, son compte


transformé en autel à sa propre gloire. Pas un mot sur

son physique. Pas un mot sur sa vie privée. C'est elle qui introduit "l'excitation sexuelle", "les photos", "le charme", "le porc". Elle traîne seule le débat sur le terrain du corps et du désir, puis nous accuse de l'y avoir traînée. Le procédé porte un nom : fabriquer l'agression qu'on ne subit pas, pour esquiver la critique qu'on subit vraiment. Renversement d'accusation en langage de comptoir.

Le procédé se répand d'ailleurs en meute. Un compte relayé par elle, le 4 juillet : "au delà du fait que se soit un vieux con, le fait qu'il filme le profil et les photos de haru dans ses vidéos... ça met trop mal à l'aise quand tu connais son âge." Toujours l'âge, toujours le corps, jamais l'argument. Car sur le fond, il n'y a rien à répondre, et ils le savent.

Pièce n° 6 : la psychiatrisation. Elle a décrété publiquement mon état mental, parlant d'obsession "malsaine" et d'urgence "psychiatrique". Qu'elle mesure la tradition dans laquelle elle s'inscrit : déclarer fou l'opposant qu'on ne peut réfuter, c'est très exactement la méthode de l'institut Serbski de Moscou, où la "schizophrénie à évolution lente" du professeur Snejnevski servait à interner les dissidents, le général Grigorenko, l'écrivain Boukovski et des centaines d'autres. Nous n'userons jamais de cette arme contre elle : nous laissons la psychiatrie punitive à sa famille politique, qui l'a inventée.

Pièce n° 7 : la menace de mort politique. Dans son sillage, sa meute a forgé un verbe, "kronstadter", pour nous promettre le sort des marins de Kronstadt : plusieurs milliers d'ouvriers et de matelots exterminés en mars 1921 pour avoir réclamé des élections libres. Un néologisme de fusilleur, applaudi et relayé dans son cercle. Retenez ce mot, lecteur : des gens qui se prétendent antistaliniens menacent un contradicteur du sort que Trotsky réserva aux marins insurgés. Le masque n'a pas glissé, il est tombé, il s'est brisé par terre. Nous ne sommes pas impressionnés. Nous prenons acte, nous archivons, et nous répondons par ce que ces gens redoutent le plus : des documents.

Comptons. Censure, dissolution, fichage, faux, insulte sexuelle, psychiatrisation, menace d'extermination. Sept manoeuvres, zéro argument. Pas une ligne sur le fond. Et pendant ce temps, elle se drape dans une imagerie ouvertement stalinienne, se rêvant en "petite mère des peuples", le portrait placardé à chaque publication. La panoplie du petit commissaire, jusqu'au costume.

Elle nous ordonne le silence au nom de son organisation. Soit. Ouvrons le texte doctrinal de cette organisation, et lisons-le jusqu'au bout. Pas à coups de cris, comme elle. À coups de dates, de chiffres et d'archives téléchargeables. Cette méthode, elle ne la connaît pas. Normal : elle passe sa vie à la faire interdire.



2. Des staliniens masqués : le conseillisme de façade et le musée des bourreaux


Précisons d'emblée notre thèse, car elle éclaire tout le reste. La rabatteuse @harunoyosei fait la réclame de la mouvance dite "communiste de gauche" ou "leftcom", et singulièrement de la Tendance communiste internationaliste (TCI), dont elle relaie la doctrine, les textes et le site, leftcom.org. Elle se pare volontiers du mot "conseilliste", elle emprunte notre vocabulaire : les conseils, l'auto-organisation, la critique de la bureaucratie. Mais en politique, les prétentions ne valent rien. Ce qui juge une organisation, ce ne sont pas ses étiquettes, c'est sa pratique. Et la pratique, la voici : le parti-guide, l'avant-garde qui sait mieux que la classe, l'excuse permanente des "circonstances" pour chaque massacre, et, au quotidien, la censure, le signalement, la meute, le faux, la menace. Les méthodes de la Tchéka à l'échelle d'un réseau social. Le conseillisme n'est ici qu'une devanture repeinte sur une vieille boutique léniniste : la marchandise, elle, n'a pas changé.

La démonstration la plus achevée de cette escroquerie, c'est elle-même qui l'a fournie. Dans ses vidéos, elle exhibe, sur le ton de la blague et du clin d'oeil, un empilement d'icônes : Staline, Trotsky, Bordiga, Mao, tout ce petit monde

mélangé dans la même soupe imagière, servie avec l'ironie satisfaite de qui croit faire de la provocation. Or que met-elle dans le même cadre ? Le bourreau et ses victimes. Staline a fait planter un piolet dans le crâne de Trotsky à Mexico en 1940, après avoir fait fusiller sa famille et ses camarades. Staline avait fait exclure Bordiga en 1930 pour "trotskysme", pendant que le fascisme le tenait en relégation, et les militants de la Gauche communiste italienne exilés en Russie ont fini, pour la plupart, d'une balle dans la nuque après jugement secret. Mao a bâti son propre culte sur des dizaines de millions de morts. Mélanger ces visages dans un même panthéon rigolard, c'est cracher à la fois sur les assassinés et sur l'intelligence du spectateur.

Et c'est là que l'ironie cesse d'être une excuse pour devenir un aveu. On ne plaisante pas ce qu'on ne connaît pas : on l'expose. Cette bouillie d'icônes prouve que ces gens ne savent pas qui ils affichent, ou pire, qu'ils le savent et s'en moquent, parce que l'image ne leur sert pas à penser mais à recruter. Une organisation qui vous vend dans le même paquet l'assassin et l'assassiné, la doctrine et sa réfutation, le tout enrobé de second degré pour échapper à toute critique, cela porte un nom : une secte, tenue par des escrocs politiques. L'escroc vend une étiquette qui ne correspond pas au produit ; la secte interdit qu'on ouvre le paquet. Ils font les deux : conseillisme sur la vitrine, panthéon stalinien dans l'arrière-boutique, et signalement pour quiconque le fait remarquer.

Ce ne sont donc pas des conseillistes égarés. Ce sont des staliniens qui avancent masqués, et dont le masque glisse à chaque colère. Quand @harunoyosei rêve de nous "kronstadter", elle ne cite pas Pannekoek : elle cite Trotsky devant la forteresse. Le présent article démontre que cette filiation n'est pas une insulte, mais une généalogie documentée, et que leur "bon Lénine" est le premier maillon de la chaîne qui mène aux icônes qu'elle empile.


3. Le projet en vrai : la bourgeoisie rouge de Pyongyang


Assez de vieux papiers, diront-ils. Tout cela serait de l'histoire ancienne, des "circonstances" d'un autre siècle. Fort bien. Regardons le présent. Le projet bolchevique, le parti-État dressé au-dessus de la classe, n'est pas une relique de 1921. Il tourne encore, aujourd'hui, sous nos yeux, en Corée du Nord comme en Chine. Ne prenons que Pyongyang. C'est le laboratoire vivant de ce que produit leur doctrine, une fois retirés les tracts et les icônes.

Là règne une dynastie qui se réclame du communisme. Trois générations de Kim, un parti unique, une police politique, des camps. Le drapeau rouge sur le fronton. Et derrière le fronton, quoi ? Une bourgeoisie d'État qui se gave pendant que le peuple crève. Ce ne sont pas les "circonstances" qui l'expliquent. C'est la nature de classe du régime.

📖 Les faits, et leurs sources. Tout ce qui suit provient d'enquêtes de presse, de rapports d'ONG et de témoignages de transfuges, recoupés entre eux. Nous renvoyons aux enquêtes de la BBC, du Washington Post, de CNN, de Radio-Canada et de France Info citées en fin de section.


Le "camarade" milliardaire



La fortune personnelle de Kim Jong-un est estimée, selon des enquêtes reprises par la presse, autour de cinq milliards de dollars, un chiffre invérifiable dans le détail mais que personne ne conteste sérieusement à la baisse, planqués dans des comptes à l'étranger : Suisse, Luxembourg, Singapour, Chine. Le chef du "paradis des travailleurs" thésaurise en devises capitalistes, dans les paradis fiscaux de l'ennemi de classe. Voilà le socialisme réellement existant.

Le train de vie va avec. Dès 2012, un an après son avènement, le régime importait pour 645 millions de dollars de produits de luxe prohibés, d'après CNN. Au menu du guide bien-aimé : une flotte de plus de cent voitures, une Mercedes blindée à deux millions de dollars, dix-sept palais, une île privée, un jet privé, une collection de montres estimée à plus de huit millions de dollars, du cognac et du whisky par milliers de bouteilles. Pendant ce temps, la famine de la "Marche ardue" a tué environ deux millions de personnes dans les années 1990, et la malnutrition chronique frappe encore une large part du pays. Avec les quatre milliards engloutis en biens de luxe, le régime aurait pu combler le déficit alimentaire national. Il a choisi les Mercedes.

Le narco-État : quand le "socialisme" cuisine la méthamphétamine

Voici l'autre pilier, et il te concerne, toi qui fais du rabattage pour des donneurs de leçons. L'État nord-coréen a nationalisé le trafic de drogue. Pas toléré : organisé, industrialisé, commandé d'en haut.

Sous Kim Jong-il déjà, une officine du Parti du travail, la "division 39", pilotait la production. Un ancien maître-espion passé au Sud, Kim Kuk Song, l'a raconté à la BBC : sur ordre, il a fait venir trois chimistes étrangers, monté une base de production dans un centre du Parti, et fabriqué de la crystal meth échangée contre des dollars, "que nous fournissions ensuite à Kim Jong-il". Et ces dollars, précise-t-il, ne servaient pas à nourrir les Nord-Coréens affamés, mais à payer le train de vie du dictateur. La méthamphétamine d'État pour financer les villas du "camarade" suprême. On n'invente pas plus clair.

Le résultat social est un désastre. La drogue, d'abord coupe-faim distribué à une population privée de tout, est entrée dans les moeurs. Selon une étude de 2013, près de la moitié de la population adulte en consommerait dans les régions frontalières de la Chine. Un spécialiste américain du renseignement résume l'affaire : 70 à 80 pour cent des devises du régime proviennent d'activités illégales, et "la mafia italienne, même à son pic, n'a jamais atteint la taille ni l'envergure mondiale du crime organisé nord-coréen". Un professeur le dit d'un trait : ils ont "nationalisé le crime, industrialisé, et maintenant armé". L'État entier converti en entreprise criminelle pour financer une caste.


Ce que Pyongyang démontre


Regarde bien, car c'est le miroir. Une classe dirigeante qui possède l'État comme sa propriété privée, exactement ce que les vieux bolcheviks Rakovsky et Kollontaï décrivaient dès les années 1920. Une bourgeoisie rouge qui thésaurise en milliards pendant que les producteurs se droguent pour ne plus sentir la faim. Un parti unique, une police politique, des camps, une dynastie héréditaire, et par-dessus le tout le mot "communisme" en guise de vernis. Voilà le léninisme arrivé à maturité. Voilà où mène le parti substitué à la classe, quand on le laisse dérouler sa logique durant trois générations.

Alors la prochaine fois que la rabatteuse de la TCI se met en scène en "petite mère des peuples" dans son iconographie stalinienne, souviens-toi qu'elle joue la sainte d'un projet dont la version réelle, celle qui gouverne pour de bon, cuisine de la meth dans des locaux du Parti et planque cinq milliards à Singapour. Le stalinien de salon adore le décor. Il détourne les yeux du régime. Nous, nous montrons les deux, parce que c'est le même. Bolchevisme, léninisme, stalinisme, maoïsme, dynastie des Kim : mêmes étiquettes changeantes sur une seule marchandise, la dictature d'une bureaucratie sur les travailleurs.

📚 Sources vérifiables de cette section :• Témoignage de l'ancien maître-espion Kim Kuk Song à la BBC (production d'État de crystal meth pour financer Kim Jong-il), rapporté en français par Business AM :https://fr.businessam.be/quand-la-coree-du-nord-renflouait-ses-caisses-en-produisant-des-drogues-de-synthese/ Radio-Canada, "Drogue et contrefaçon : la Corée du Nord survit grâce aux produits de la criminalité" (division 39, crime nationalisé et industrialisé), 2017 :https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1071911/coree-nord-drogue-contrefacon-crime-organise France Info, "Le trafic qui rapporte des milliards à la Corée du Nord" (70 à 80 % des devises d'origine illégale) :https://www.franceinfo.fr/monde/coree-du-nord/video-drogue-et-contrebande-le-trafic-qui-rapporte-des-milliards-de-dollars-a-la-coree-du-nord_2586370.html The New Voice of Ukraine, "Kim Jong Un's secret life of luxury under UN sanctions" (645 millions de dollars de luxe importés en 2012 d'après CNN, fortune estimée à 5 milliards, 17 palais, 2 millions de morts de la Marche ardue) :https://english.nv.ua/nation/kim-jong-un-s-secret-life-of-luxury-under-un-sanctions-50501897.html Vice, "La Corée du Nord a un sérieux problème avec la crystal meth" (production d'État, usage domestique de masse) :https://www.vice.com/fr/article/wdmpqz/crystal-meth-en-coree-du-nord Notice de synthèse "Activités illicites de la Corée du Nord" :https://fr.wikipedia.org/wiki/Activit%C3%A9s_illicites_de_la_Cor%C3%A9e_du_Nord


4. Une opération de sauvetage de leftcom : fabriquer un "bon Lénine"


Tout leur article tient sur un tour de passe-passe. Il y aurait un bon Lénine à sauver, celui des Thèses d'avril et d'Octobre, et une dégénérescence à mettre sur le dos des "circonstances objectives" : l'isolement, la guerre civile, la famine. Le crime, jamais le criminel. Ils reprennent la formule de leur revue Prometeo de 1944 :

"Lénine, notre Lénine, le Lénine d'aujourd'hui, c'est celui des thèses d'avril et de l'insurrection d'octobre. Et c'est à ce moment de sa vie de théoricien, d'homme politique et de dirigeant que nous aimons nous souvenir de lui."

TCI, "Lénine et le léninisme", 22 janvier 2024, citant Prometeo, 1er février 1944.

La coupure est commode. Elle est intenable. Car pour blanchir le léninisme, ils doivent d'abord dresser la liste de ses crimes. Le réquisitoire est chez eux, sous leur plume. Il suffit de tourner la page.

5. Ils décrivent le parti-État de leurs propres mains

La TCI, noir sur blanc, sur la Russie de Lénine vivant :

"Au cours de ces années, la Russie soviétique adopte une mentalité de siège : l'Armée rouge devient une masse de conscrits dirigés par d'anciens fonctionnaires tsaristes, les tendances politiques rivales sont réprimées par la Tchéka, la gestion par un seul homme est introduite dans l'industrie et la réquisition des céréales est appliquée dans les campagnes."

TCI, "Lénine et le léninisme", 22 janvier 2024.

Sur la mort des soviets :

"Les conditions de guerre et de répression ont sapé la démocratie ouvrière. Les soviets locaux ne se réunissent pas et, lorsqu'ils le font, c'est essentiellement pour entériner les décisions prises au sommet. Le Sovnarkom, au lieu d'être un organe qui tire son autorité des soviets, devient un pouvoir sur les soviets."

TCI, même article.

Sur la fusion du parti et de l'État, et sur les élections truquées, oui, truquées, le mot est d'eux :

"En mars 1918, les bolcheviks étaient déjà le seul parti représenté au Sovnarkom et, au cours des années suivantes, ils ont exercé une domination croissante sur le VTsIK (parfois par le biais d'élections truquées), tandis que les soviets locaux se vidaient de leur substance vivante. En fait, les bolcheviks deviennent le seul parti au pouvoir et la distinction entre le parti et l'État disparaît de plus en plus."

TCI, même article.

C'est mot pour mot ce que nous disons. Police politique contre les ouvriers, élections truquées, pouvoir dressé au-dessus des conseils, parti fondu dans l'État : voilà le capitalisme d'État, celui que nous combattons. Ils posent toutes les pièces sur la table. Puis ils refusent de les assembler. Ils décrivent la machine et jurent n'avoir jamais vu le mécanisme.


6. L'aveu central : le parti substitué à la classe, chez Lénine


Passage le plus lourd de leur texte. La TCI reconnaît que la substitution du parti à la classe n'est pas une invention de Staline, mais une thèse de Lénine lui-même, élaborée de son vivant pour justifier la confiscation du pouvoir :

"De nouvelles justifications idéologiques sont élaborées pour expliquer la situation (Lénine soutient désormais que la dictature du prolétariat ne peut être exercée par l'ensemble de la classe, mais seulement par son avant-garde, c'est-à-dire le parti ; Trotsky parviendra plus tard à la conclusion que c'est la propriété nationalisée qui fait de la Russie soviétique un 'État ouvrier')."

TCI, même article.

Tout est là. Le jour où la dictature "du" prolétariat devient la dictature du parti sur le prolétariat, la révolution ouvrière est morte. Et ce jour-là, Lénine est vivant, lucide, la plume à la main. Il ne subit pas le renversement, il le théorise. La pourriture n'est pas venue du dehors. Elle était dans la graine. Staline n'inventera rien. Il héritera.


7. Astrakhan, mars 1919 : le pouvoir "ouvrier" mitraille dix mille ouvriers


📖 Notre source, et comment la vérifier. Le recueil Tche-ka. Matériaux et documents sur la terreur bolcheviste a été publié à Paris en 1922 par le Bureau central du Parti socialiste révolutionnaire russe. Ses auteurs sont des socialistes et des révolutionnaires russes, dont beaucoup avaient connu les prisons du tsar avant de connaître celles des bolcheviks : des témoins directs, membres du mouvement ouvrier, pas des publicistes bourgeois. Le chapitre XIII, "Les massacres d'Astrakhan", est signé P. Siline. Le fichier PDF intégral est en libre téléchargement sur PLATEFORMEJAUNE.COM. Vérifiez chaque ligne : c'est notre méthode, et c'est ce qui nous distingue des colleurs d'icônes.

Siline ouvre son récit par une comparaison qui, à elle seule, règle la question du "progrès" bolchevique sur le tsarisme :

"Au mois d'avril 1912, dans un coin perdu de la Sibérie, sur la Lena, des agents subalternes du gouvernement tsariste fusillèrent trois cents ouvriers affamés, exténués par un travail accablant et les conditions intenables de leur existence. Sur les instances de la presse tant russe qu'étrangère et de l'opinion publique, le gouvernement tsariste se vit obligé d'autoriser les membres de la Douma d'Empire à instruire l'affaire et destitua ensuite tous ceux qui s'étaient rendus coupables de cette répression sanglante contre des ouvriers sans armes. Ainsi fut-il au temps du tsarisme.Or, au mois de mars 1919, dans la république des soviets, le représentant de l'organe suprême de l'État communiste a dirigé le massacre des milliers d'ouvriers affamés, à Astrakhan. La presse soviétique a passé sous silence cette affaire monstrueuse."

Tche-ka, Paris 1922, ch. XIII, "Les massacres d'Astrakhan", par P. Siline, p. 296 de l'édition originale.

La faim organisée par le monopole d'État

"Depuis la socialisation des pêcheries et l'exécution des principaux pisciculteurs, la ville autrefois riche en poisson, l'embouchure de la Volga en fournissait à elle seule des dizaines de millions de pouds par an, n'eut même plus de harengs, le commerce en ayant été interdit sous peine d'arrestation tant du vendeur que de l'acheteur. Vers le début de l'hiver l'arrivage des vivres librement vendus cessa presque complètement. Autour d'Astrakhan, le long des voies ferrées et des routes, étaient postés des détachements de réquisition. Les vivres étaient confisqués, vendeurs et acheteurs fusillés. Astrakhan, entourée de blé et de poisson, mourait de faim. Elle ressemblait à une île dont les habitants meurent de soif au milieu d'une mer d'eau potable."

Tche-ka, ch. XIII.

Le pouvoir local, débordé, s'apprête à rétablir le libre achat des vivres. Moscou l'interdit, limoge le responsable jugé trop conciliant, Chliapnikov, et le remplace par K. Miekhonochine, membre du Comité central exécutif panrusse. Les ouvriers, réduits à cinquante grammes de pain après leur journée, décident la grève :

"Affamées, fatiguées, aigries, obligées, après le travail, de faire la queue aux portes des boulangeries pour obtenir 50 grammes de pain, ces foules d'ouvriers se constituaient en autant de meetings qui cherchaient à résoudre la situation devenue intenable. Le pouvoir mobilisa des patrouilles spéciales chargées de disperser les meetings improvisés. Les ouvriers les plus actifs furent arrêtés. A partir des premières journées de mars le travail avait presque cessé dans les usines. On discutait partout les revendications à présenter au pouvoir. Il fut décidé qu'on demanderait le rétablissement provisoire, jusqu'à solution des difficultés du ravitaillement, du libre commerce du blé ainsi que la liberté de la pêche."

Tche-ka, ch. XIII.

Retenez bien les revendications : du pain et le droit de pêcher. Voilà les "contre-révolutionnaires".

Le 10 mars 1919 : le communiqué du bourreau

Le communiqué officiel, signé du responsable lui-même, est d'un cynisme que nul pamphlet n'aurait osé inventer :

"Le 10 mars 1919, à dix heures du matin, les ouvriers des usines Volcan, Etna, Caucase et Mercure, sur un signal d'alarme de la sirène, suspendirent le travail et se mirent à meetinguer. Les représentants des pouvoirs les ayant sommés de se séparer, les ouvriers s'y sont refusés et continuèrent à meetinguer. Nous fîmes alors notre devoir révolutionnaire et eûmes recours aux armes. Signé K. Miekhonochine, membre du Comité Central Exécutif Panrusse des Soviets, membre du Conseil de guerre révolutionnaire de la République, président du Comité du front caspien."

Tche-ka, ch. XIII, communiqué officiel reproduit intégralement par Siline.

Et derrière la prose administrative, la scène :

"Le meeting de dix mille ouvriers délibérant paisiblement sur leur pénible situation matérielle fut cerné de mitrailleurs, de matelots, de grenadiers. Les ouvriers ayant refusé de s'en aller, on fit feu. Immédiatement les mitrailleuses crépitèrent, dirigées sur la foule compacte des membres du meeting, les grenades à main se mirent à éclater avec un fracas assourdissant. Soudain la foule s'ébranle et d'un seul élan de ses forces décuplées par l'épouvante enfonce le cordon mortel des troupes. Et elle fuit, elle fuit sans se retourner, dans tous les sens, cherchant à échapper aux balles des mitrailleuses qui se remettent à marcher de plus belle. On tire sur les fuyards. On accule les retardataires dans des locaux fermés et on les fusille à bout portant. Près de mille cadavres marquent l'endroit du paisible meeting."

Tche-ka, ch. XIII.

Les survivants qui se rassemblent près d'une église sont pilonnés à l'artillerie :

"Soudain, au loin, le canon gronde. Une salve étrange et bourdonnante. Puis un éclat sourd. Encore le bourdonnement. La coupole de l'église s'effondre avec fracas. Les coups sourds se suivent. Un obus éclate. Puis un autre. Encore et encore. En un clin d'œil la foule devient un troupeau affolé. On fuit tout droit devant soi. Et l'artillerie continue à tirer. Quelqu'un règle le tir et les obus atteignent les fuyards. Deux mille victimes viennent de tomber dans les rangs des ouvriers."

Tche-ka, ch. XIII.


8. Le vapeur Gogol, les noyades, les "typhiques"

La seconde partie du massacre est plus atroce encore. Les ouvriers capturés sont entassés dans les cales des chalands et des vapeurs. Des télégrammes parlant d'"insurrection" partent pour Moscou. Voici la réponse du sommet de l'État, l'autre idole du panthéon leftcom :

"Le président du Conseil de guerre révolutionnaire de la République des Soviets, L. Trotsky, répondit par un télégramme laconique : réprimez sans pitié. Et le sort des malheureux ouvriers captifs fut décidé. La folie sanglante fut déchaînée sur terre et sur eau.On fusillait dans les caves des commandatures extraordinaires ou tout simplement dans la cour. Des embarcations, les hommes furent précipités dans la Volga. Quelquefois on attachait des pierres au cou des malheureux. D'autres furent jetés par-dessus bord, les mains et les pieds liés. Un des ouvriers qui réussit à se cacher au fond de la cale près des machines a conté que dans une seule nuit on a jeté dans le fleuve, du vapeur Gogol, cent quatre-vingts (180) hommes. Quant aux commandatures extraordinaires, dans la ville même, il y eut tant de fusillés qu'on réussissait à peine, la nuit, à les emmener au cimetière où ils étaient jetés dans un tas sous le nom prétendu de 'typhiques'."

Tche-ka, ch. XIII.

Puis vient le tour de la "bourgeoisie", raflée au hasard des rues. Chaque matin, la ville se réveille parmi ses morts :

"Tous les matins, les habitants d'Astrakhan trouvaient en pleine rue des cadavres sanglants, à moitié nus, des ouvriers fusillés. Et c'est ainsi qu'à la lueur du jour naissant, errant de cadavre en cadavre, les vivants retrouvaient les morts aimés."

Tche-ka, ch. XIII.

Le bilan, dressé par Siline :

"On les avait d'abord chiffrées à deux mille, ensuite à trois... Puis les pouvoirs se mirent à publier des listes comportant des centaines de noms des 'bourgeois' fusillés. Au commencement d'avril on parlait de quatre mille victimes. Et les représailles continuaient toujours. Le pouvoir semblait vouloir prendre sa revanche sur les ouvriers d'Astrakhan pour toutes les grèves ouvrières, celles de Toula, de Briansk, de Petrograd, qui avaient déferlé à travers le pays en mars 1919."

Tche-ka, ch. XIII.

Et cette conclusion, que nous dédions à la TCI et à sa rabatteuse :

"Même dans l'ensemble de la terreur communiste qui vise, soi-disant, les ennemis de classe des travailleurs, mais atteint principalement les ouvriers et les paysans, dans cet ensemble même, la répression d'Astrakhan est, par son ampleur, sans exemple dans l'histoire du mouvement ouvrier. Dans l'histoire du mouvement ouvrier, la tragédie d'Astrakhan sera inscrite en lettres de feu et de sang. Le jugement impartial de l'histoire prononcera sur l'une des pages les plus affreuses de la terreur communiste."

Tche-ka, ch. XIII.

Voilà le "bon Lénine" de 1919. Le tsar fusillait trois cents ouvriers sur la Léna et devait s'en expliquer devant la Douma. Sept ans plus tard, le pouvoir "ouvrier et paysan" en massacrait quatre mille, célébrait l'opération comme un "devoir révolutionnaire", et maquillait ses fusillés en "typhiques". C'est cela que la TCI range sous les "circonstances objectives". C'est ce régime-là que @harunoyosei porte en icône.

9. Ce que le sténogramme officiel du parti avoue sur les femmes

Le même recueil reproduit deux pièces qui montrent ce que la "libération" signifiait pour les femmes. La première, à Astrakhan, pendant le "règlement de comptes" :

"Une fonctionnaire soviétique, fille d'un avocat local, Jdanov, par son mari princesse Toumanova, surnommée dans le pays la belle de la Volga, était l'objet des assiduités obsédantes des commissaires, grands et petits et jusqu'aux plus haut placés. Ces assiduités se heurtaient constamment au mépris hautain de la jeune femme. Aux jours du règlement des comptes de la bourgeoisie, les communistes décidèrent de supprimer la pomme de la discorde. Et le père, qui vint prendre les nouvelles de sa fille, ne trouva que son cadavre nu."

Tche-ka, ch. XIII.

La seconde pièce est plus accablante encore, car il s'agit d'un document officiel bolchevique : le sténogramme d'une Conférence panrusse du parti, où un délégué déclare, à propos du comité du district de Polotsk :

"Dans le comité du district de Polotsk, il s'est trouvé un homme qui, excusez-moi de le dire ici, mais je dirai la vérité, a violé près de dix femmes. Malheureusement, ce 'communiste' est resté jusqu'à ce temps dernier au comité du parti. Et ce scélérat qui se trouve dans notre parti et qui y joue un rôle important, imaginez-vous l'action qu'il exerçait sur l'état d'esprit des paysans."

Tche-ka, sténogramme de la Conférence panrusse, p. 41.

Et le commentaire de l'auteur du recueil, qui vaut jugement sur toute la doctrine :

"Il est difficile d'y croire, et cependant c'est ainsi : le sténogramme ne note en cet endroit aucune exclamation, aucune interruption. Non seulement cela : au cours des débats ultérieurs, personne n'a rappelé ce fait, personne n'a eu la curiosité de demander le nom de ce héros du parti. Il y a des points douloureux qu'on n'aime point toucher, il est tellement plus tranquille de passer outre. Quant aux victimes, en regard des buts 'planétaires' du bolchevisme, qu'importe l'outrage infligé à une misérable dizaine d'on ne sait quelles femmes."

Tche-ka, même sténogramme.

Le violeur maintenu au comité du parti, la salle qui ne bronche pas, les victimes dont nul ne demande le nom : voilà l'appareil dont la rabatteuse arbore l'imagerie, elle qui nous fait la leçon sur le respect des femmes à coups de "misogyne" et de "porc". Qu'elle balaie devant son panthéon.


10. Kronstadt, un massacre réduit à un adjectif


Sur Kronstadt, la TCI se contente d'une demi-ligne :

"Le soulèvement de Kronstadt en 1921 est le symptôme de cette évolution. Sa répression tragique a été suivie par l'introduction de la Nouvelle politique économique."

TCI, "Lénine et le léninisme".

"Tragique." Un adjectif, et l'affaire est classée. Pas un chiffre, pas un nom, pas un mot du programme des insurgés. Rappelons-le, puisqu'ils l'effacent. Le 1er mars 1921, quinze mille marins et soldats réclament la réélection des soviets à bulletin secret, la liberté de la presse pour les anarchistes et les socialistes de gauche, la libération des détenus ouvriers et paysans, l'égalité des rations. Le programme de la révolution, retourné contre le parti qui prétendait l'incarner. On a lancé soixante mille hommes sur la glace pour le leur faire ravaler. Puis on a fusillé les survivants. "Tragiquement réprimés" ? Non. Exterminés. Et ce verbe, "kronstadter", c'est la meute de la TCI qui le brandit aujourd'hui contre nous. Ils signent eux-mêmes la filiation. Nous les remercions.


11. Rosa Luxemburg, citée quand elle absout, cachée quand elle condamne



Une précision préléminaire nécessaire : nous ne sommes pas luxemburgistes

Nous ne défendons aucune icône. Citer Rosa Luxemburg contre Lénine ne signifie pas que nous adhérions sans réserve à ses positions.

Si nous publions ici la polémique entre elle et Lénine, c'est par méthode, non par ralliement. Quand la TCI invoque Luxemburg en la citant à moitié, l'honnêteté commande de produire le texte entier et de laisser le lecteur juger. Nous ne disons pas "croyez Rosa contre Lénine". Nous disons : voici ce que Lénine et Trotsky ont écrit, voici ce qu'elle leur a répondu, mot pour mot, sources en main, confrontez et tranchez vous-mêmes.

Nous versons la polémique intégrale au dossier, des deux côtés, précisément parce que nous refusons la méthode inverse, celle du culte, qui choisit ses citations comme on choisit ses reliques.

Que Luxemburg ait vu juste ici sur le fond ne fait pas d'elle notre drapeau : cela fait d'elle un témoin de premier ordre, que l'adversaire a eu l'imprudence de convoquer.


La TCI cite Rosa Luxemburg, mais uniquement le passage où elle salue le "service historique immortel" des bolcheviks. On garde l'éloge, on ampute la condamnation. Or, dans le même texte de l'automne 1918, Zur russischen Revolution, écrit en prison à Breslau, Luxemburg vise directement la pratique de Lénine et de Trotsky. Le passage que la TCI ne citera jamais :

"La liberté réservée aux seuls partisans du gouvernement, aux seuls membres d'un parti, si nombreux soient-ils, n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de ceux qui pensent autrement. Non par fanatisme de la 'justice', mais parce que tout ce que la liberté politique porte de vivifiant, de salutaire et de purificateur tient à cette essence, et perd tout effet quand la 'liberté' devient un privilège."
Texte original : "Freiheit nur für die Anhänger der Regierung, nur für Mitglieder einer Partei, mögen sie noch so zahlreich sein, ist keine Freiheit. Freiheit ist immer Freiheit der Andersdenkenden. Nicht wegen des Fanatismus der 'Gerechtigkeit', sondern weil all das Belebende, Heilsame und Reinigende der politischen Freiheit an diesem Wesen hängt und seine Wirkung versagt, wenn die 'Freiheit' zum Privilegium wird."

Rosa Luxemburg, Zur russischen Revolution, note marginale du manuscrit, Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 359 (apparat). Voir le chapitre suivant pour le détail.

Et sur ce que produit l'étouffement de la vie politique, ce diagnostic prophétique de la bureaucratie :

"Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans libre confrontation des opinions, la vie s'éteint dans toute institution publique, devient une apparence de vie où la bureaucratie seule demeure l'élément actif."
Texte original : "Ohne allgemeine Wahlen, ungehemmte Presse- und Versammlungsfreiheit, freien Meinungskampf erstirbt das Leben in jeder öffentlichen Institution, wird zum Scheinleben, in der die Bürokratie allein das tätige Element bleibt."

Rosa Luxemburg, Zur russischen Revolution, Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 362.

Voilà la Luxemburg entière. Celle qui salue l'audace d'Octobre, oui, mais qui condamne sans appel l'écrasement de la démocratie ouvrière et annonce, dès 1918, le règne des bureaucrates. Les corps francs de Noske l'ont assassinée en janvier 1919, jetée dans un canal ; elle n'aura pas vu son diagnostic se vérifier jusqu'à la dernière virgule. La TCI vous tend la moitié qui l'arrange et escamote la moitié qui la condamne. Couper une citation à l'endroit qui arrange : ça porte un nom, et c'est celui du faussaire.


a) Un manuscrit que personne n'a réussi à faire taire : petite histoire d'un siècle d'étouffement: Rosa Luxembourg tronqué par les escrocs de la TCI/Leftcom


Pour mesurer ce que la TCI tronque, il faut savoir ce qu'on a fait subir à ce texte depuis un siècle. Une femme l'écrit en cellule, à l'automne 1918. On l'assassine avant qu'elle l'achève. Puis chaque génération de bureaucrates s'y casse les dents à sa manière. Paul Levi, ancien président du Parti communiste allemand, le publie en 1922 : on venait de l'exclure pour avoir critiqué la calamiteuse "Action de mars" commandée par l'Internationale, et la publication déclenche un concert de cris à la trahison. Le crime de Levi ? Avoir montré au monde que la plus grande marxiste de sa génération avait mis en pièces la dictature du parti. Lénine monte lui-même au créneau en 1922, dans ses "Notes d'un publiciste", avec l'image restée fameuse : elle s'est trompée, concède-t-il, mais elle était et demeure un aigle, quand ses censeurs sont des poules. Traduisez : on dépose une gerbe sur l'argument pour ne pas avoir à y répondre. L'éloge funèbre comme technique de classement vertical. Puis les héritiers font le sale travail jusqu'au bout : au milieu des années vingt, l'appareil stalinisé forge l'anathème de "luxemburgisme", et en 1931 Staline ordonne, dans sa lettre à Proletarskaïa Revolioutsia, de traiter ses positions en déviation. Cerise finale : quand la RDA se résout à publier l'édition savante de ses oeuvres, on poste en bas de chaque page un garde-chiourme, une citation de Lénine chargée de la contredire. Ils ont enterré la femme, puis ils ont mis son manuscrit en cellule à son tour, entre deux notes de bas de page.


Un siècle d'acharnement contre trente pages écrites en prison, et le texte est toujours debout. La paire de ciseaux de la TCI n'est que le dernier outil de la série : quand on ne peut ni brûler un texte ni le réfuter, on le découpe et on vend les chutes. Manque de chance pour eux, ce manuscrit a une propriété qui rend la falsification suicidaire : il cite loyalement les arguments adverses avant de les broyer, et l'appareil de notes de l'édition fournit par-dessus le marché les répliques de Lénine. Tout le procès tient donc dans un seul volume : les plaidoiries, la réfutation, et les aveux. Il suffit de lire.


b) Premier face-à-face : la Constituante. Trotsky et Lénine plaident, Rosa répond


L'argument de Trotsky, que Luxemburg cite elle-même honnêtement, d'après sa brochure de 1918 :

"Grâce à la lutte ouverte et directe pour le pouvoir gouvernemental, les masses laborieuses accumulent en très peu de temps une somme d'expérience politique et gravissent rapidement les degrés de leur développement. Le mécanisme pesant des institutions démocratiques suit d'autant moins ce développement que le pays est plus grand et son appareil technique plus imparfait."
Texte original : "Dank dem offenen und unmittelbaren Kampf um die Regierungsgewalt häufen die arbeitenden Massen in kürzester Zeit eine Menge politischer Erfahrung an und steigen in ihrer Entwicklung schnell von einer Stufe auf die andere. Der schwerfällige Mechanismus der demokratischen Institutionen kommt dieser Entwicklung um so weniger nach, je größer das Land und je unvollkommener sein technischer Apparat ist."

Trotsky, De la Révolution d'Octobre au traité de paix de Brest-Litovsk, p. 93, cité par Luxemburg, Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 354.


L'argument de Lénine, fourni par l'appareil de notes de l'édition, qui cite son discours du 6 janvier 1918, jour de la dissolution :

"Le peuple voulait la convocation de l'Assemblée constituante, et nous l'avons convoquée. Mais il s'est aperçu aussitôt de ce que représente au juste cette Assemblée constituante si fameuse. Et maintenant nous avons exécuté la volonté du peuple, cette volonté qui dit : tout le pouvoir aux soviets !"
Texte original : "Das Volk wollte die Einberufung der Konstituierenden Versammlung, und wir haben sie einberufen. Es merkte aber sofort, was diese vielberühmte Konstituierende Versammlung eigentlich vorstellt. Und jetzt haben wir den Willen des Volkes ausgeführt, den Willen, der da lautet: Alle Macht den Sowjets!"

Lénine, Werke, Bd. 26, p. 440, cité dans l'apparat des Gesammelte Werke, Bd. 4, pp. 347-348.

Savourez la mécanique : le peuple a voté, donc il s'est trompé, donc en dispersant ses élus nous exécutons sa volonté. Le peuple voulait, le peuple s'est aperçu, le peuple a compris : dans la bouche du chef, le peuple est un ventriloque qui dit toujours exactement ce que le chef vient de décider. Ce sophisme du tuteur, retenez-le : c'est le même, mot pour mot, qui fera voter les congrès "à l'unanimité" pendant soixante-dix ans, et c'est le même qui autorise aujourd'hui une petite chapelle numérique à savoir mieux que vous ce que vous avez le droit de lire.


La réponse de Rosa, maintenant, et regardez le niveau du duel : lui aligne un argument d'ingénieur des ponts, elle répond en physicienne et en historienne. Elle attaque la théorie de Trotsky à sa racine, l'idée qu'une assemblée élue serait la photographie morte de ses électeurs au jour du scrutin, et elle la pulvérise avec une image astronomique :

"Selon la théorie de Trotsky, toute assemblée élue ne reflète une fois pour toutes que l'état d'esprit, la maturité politique et l'humeur de son corps électoral au moment précis où il s'est rendu aux urnes. Le corps démocratique serait donc toujours l'image de la masse au jour du scrutin, à peu près comme le ciel étoilé de Herschel ne nous montre jamais les corps célestes tels qu'ils sont quand nous les regardons, mais tels qu'ils étaient au moment où ils ont expédié vers la Terre, depuis des lointains incommensurables, leurs messagers de lumière. Tout lien intellectuel vivant entre les élus et leurs électeurs, toute interaction durable entre les deux, est ici nié."
Texte original : "Nach Trotzkis Theorie widerspiegelt jede gewählte Versammlung ein für allemal nur die geistige Verfassung, politische Reife und Stimmung ihrer Wählerschaft just in dem Moment, wo sie zur Wahlurne schritt. Die demokratische Körperschaft ist demnach stets das Spiegelbild der Masse vom Wahltermin, gleichsam wie der Herschelsche Sternhimmel uns stets die Weltkörper nicht zeigt, wie sie sind, da wir auf sie blicken, sondern wie sie im Moment der Versendung ihrer Lichtboten aus unermeßlichen Weiten zur Erde waren. Jeder lebendige geistige Zusammenhang zwischen den einmal Gewählten und der Wählerschaft, jede dauernde Wechselwirkung zwischen beiden wird hier geleugnet."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 354.

"Combien toute l'expérience historique contredit cela ! Elle nous montre au contraire que le fluide vivant de l'humeur populaire baigne constamment les corps représentatifs, y pénètre, les dirige."
Texte original : "Wie sehr widerspricht dem alle geschichtliche Erfahrung! Diese zeigt uns umgekehrt, daß das lebendige Fluidum der Volksstimmung beständig die Vertretungskörperschaften umspült, in sie eindringt, sie lenkt."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 354.

Puis les exemples, et le dernier est un direct au menton de Trotsky en personne : le Long Parlement anglais, élu en 1642, qui passe en sept ans du "Speaker" agenouillé devant la couronne à la décapitation de Charles et à la proclamation de la république ; les États généraux de France ; et la quatrième Douma russe elle-même, élue en 1912 sous la contre-révolution la plus cadenassée, devenue en février 1917 le point de départ de la révolution. L'assemblée la plus croupie de l'Empire avait suffi à renverser le tsar, et ce monsieur vient nous parler de "mécanique pesante". D'où le verdict, qui ne laisse rien debout :

"Certes, toute institution démocratique a ses limites et ses défauts, ce qu'elle partage sans doute avec l'ensemble des institutions humaines. Seulement, le remède que Trotsky et Lénine ont trouvé, la suppression de la démocratie tout court, est encore pire que le mal qu'il est censé conjurer."
Texte original : "Gewiß, jede demokratische Institution hat ihre Schranken und Mängel, was sie wohl mit sämtlichen menschlichen Institutionen teilt. Nur ist das Heilmittel, das Trotzki und Lenin gefunden: die Beseitigung der Demokratie überhaupt, noch schlimmer als das Übel, dem es steuern soll."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 355.


c) Deuxième face-à-face : la liberté de la presse. Lénine plaide le matériel, Rosa répond par le contenu

L'argument de Lénine, toujours servi par l'apparat de l'édition, et c'est son argument le plus sérieux, celui qu'on nous ressert encore aujourd'hui :

"La démocratie prolétarienne tient à terre les exploiteurs, la bourgeoisie, c'est pourquoi elle ne joue pas les hypocrites et ne leur promet ni liberté ni démocratie ; mais aux travailleurs, elle donne la vraie démocratie. C'est la Russie soviétique, la première, qui a donné au prolétariat et à l'immense majorité laborieuse de la Russie une liberté et une démocratie inconnues, impossibles et impensables dans n'importe quelle république démocratique bourgeoise ; à cette fin, elle a par exemple retiré à la bourgeoisie ses palais et ses villas (sans quoi la liberté de réunion est une hypocrisie), à cette fin elle a retiré aux capitalistes les imprimeries et le papier (sans quoi la liberté de la presse est un mensonge pour la majorité laborieuse de la nation)."
Texte original : "Die proletarische Demokratie hält die Ausbeuter, die Bourgeoisie nieder – darum heuchelt sie nicht, verspricht ihnen nicht Freiheit und Demokratie –, den Werktätigen aber gibt sie die wahre Demokratie. Erst Sowjetrußland hat dem Proletariat und der ganzen gewaltigen werktätigen Mehrheit Rußlands eine Freiheit und Demokratie gegeben, wie sie in keiner bürgerlichen demokratischen Republik bekannt, möglich und denkbar ist; zu diesem Zweck hat es z. B. der Bourgeoisie ihre Paläste und Villen abgenommen (sonst ist die Versammlungsfreiheit eine Heuchelei), zu diesem Zweck hat es den Kapitalisten die Druckereien und das Papier abgenommen (sonst ist die Pressefreiheit für die werktätige Mehrheit der Nation eine Lüge)."

Lénine, Werke, Bd. 28, pp. 97-98, cité dans l'apparat des Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 358.

Reconnaissons-le sans détour, et c'est nous qui le disons, pas eux : cet argument-là a du muscle. La liberté de la presse bourgeoise est un mensonge tant que le capital tient les rotatives, le papier et les kiosques. Nous le répétons tous les jours. Seulement regardez le tour de bonneteau : partant de la critique juste de la liberté formelle, Lénine en déduit le droit de supprimer la liberté réelle, et pour tout le monde. Car à qui a-t-on retiré les imprimeries "des capitalistes" ? Aux anarchistes. Aux socialistes de gauche. Aux mencheviks. Aux marins de Kronstadt, qui mouraient sur la glace avec la liberté de la presse ouvrière dans leur résolution. On a confisqué les rotatives du capital pour les remettre, non aux travailleurs, mais au parti, qui a aussitôt fusillé les travailleurs qui voulaient s'en servir. La réponse de Rosa vise exactement ce tour de passe-passe, et elle est écrite pour les siècles :

"Nous n'avons jamais été des idolâtres de la démocratie formelle. Cela veut dire seulement ceci : nous avons toujours distingué le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours dévoilé le dur noyau d'inégalité et de servitude sociales sous la douce enveloppe de l'égalité et de la liberté formelles, non pour rejeter celles-ci, mais pour aiguillonner la classe ouvrière à ne pas se contenter de l'enveloppe, à conquérir au contraire le pouvoir politique afin de la remplir d'un contenu social nouveau. La tâche historique du prolétariat, quand il parvient au pouvoir, est de créer, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste, non d'abolir toute démocratie."

Texte original : "Wir sind nie Götzendiener der formalen Demokratie gewesen, das heißt nur: Wir unterschieden stets den sozialen Kern von der politischen Form der bürgerlichen Demokratie, wir enthüllten stets den herben Kern der sozialen Ungleichheit und Unfreiheit unter der süßen Schale der formalen Gleichheit und Freiheit – nicht um diese zu verwerfen, sondern um die Arbeiterklasse dazu anzustacheln, sich nicht mit der Schale zu begnügen, vielmehr die politische Macht zu erobern, um sie mit neuem sozialem Inhalt zu füllen. Es ist die historische Aufgabe des Proletariats, wenn es zur Macht gelangt, anstelle der bürgerlichen Demokratie sozialistische Demokratie zu schaffen, nicht jegliche Demokratie abzuschaffen."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 363.

Et la phrase qui suit immédiatement pulvérise, un siècle d'avance, tous les lendemains qui chantent :

"Mais la démocratie socialiste ne commence pas seulement en terre promise, une fois créée l'infrastructure de l'économie socialiste, comme un cadeau de Noël tout prêt pour le brave peuple qui, dans l'intervalle, aura fidèlement soutenu la poignée de dictateurs socialistes."
Texte original : "Sozialistische Demokratie beginnt aber nicht erst im gelobten Lande, wenn der Unterbau der sozialistischen Wirtschaft geschaffen ist, als fertiges Weihnachtsgeschenk für das brave Volk, das inzwischen treu die Handvoll sozialistischer Diktatoren unterstützt hat."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 363.

Le cadeau de Noël pour le brave peuple : soixante-dix ans d'Union soviétique tiennent dans cette phrase. On a promis la démocratie pour après, toujours pour après, et l'après s'est appelé Kolyma.


d) Troisième face-à-face : le droit de vote. Où la défense avoue

Sur la constitution de juillet 1918, qui prive du droit de vote commerçants, prêtres et employeurs à titre de règle permanente, Luxemburg a rendu son verdict, cité au chapitre suivant : une privation de droits érigée en règle générale n'est pas une nécessité de la dictature, c'est "une improvisation non viable". Or que répond l'appareil de notes, convoquant Lénine à la rescousse ? Ceci, qu'il faut savourer :

"La restriction du droit de vote 'n'est pas obligatoire pour la réalisation de la dictature, elle n'est pas un trait nécessaire du concept logique de dictature'. [Il s'agit d']'une question nationale particulière, et non d'une question générale de la dictature'."
Texte original : "Die Beschränkung des Wahlrechts 'ist zur Verwirklichung der Diktatur nicht obligatorisch, ist kein notwendiges Merkmal des logischen Begriffs der Diktatur'. [Es handelt sich um] 'eine nationale Sonderfrage und keine allgemeine Frage der Diktatur'."

Lénine, Werke, Bd. 28, pp. 254-255, cité dans l'apparat des Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 357.

Relisez trois fois, car c'est un chef-d'oeuvre involontaire : pour défendre Lénine contre Luxemburg, l'éditeur cite un texte où Lénine reconnaît que la mesure critiquée n'était pas nécessaire à la dictature. L'avocat verse au dossier la pièce qui condamne son client, et il croit plaider. Si ce n'était pas nécessaire, alors la critique porte en plein : on a rayé des couches entières de la vie politique par commodité, la commodité est devenue institution, et l'institution est devenue le modèle exporté dans le monde entier avec le mode d'emploi. C'est exactement ce qu'elle appelait une improvisation non viable devenue règle. Sur ce round, l'arbitre peut arrêter le combat.


e) Le plan de la section sur la terreur : deux lignes qui datent tout

Le manuscrit étant inachevé, certaines sections restent à l'état de plan. Et ces notes de travail sont parfois plus accablantes qu'un chapitre entier. Voici celle qui ouvre la section sur la terreur, deux lignes sèches :

"De tout cela suivit alors la dictature de l'Allemagne. Du traité de Brest au 'traité complémentaire' ! Les 200 victimes expiatoires de Moscou. De cette situation résultèrent la terreur et l'écrasement de la démocratie."
Texte original : "Nun folgte aus alledem die Diktatur Deutschlands. Vom Brester Frieden bis zum 'Zusatzvertrag'! Die 200 Sühneopfer in Moskau. Aus dieser Lage ergaben sich der Terror und die Erdrückung der Demokratie."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 352. Note de plan du manuscrit.

Les notes de l'édition éclairent chaque mot. Le "traité complémentaire" du 27 août 1918 : la Russie soviétique s'engage à verser six milliards de marks à l'Allemagne impériale et renonce à l'Estonie, à la Livonie, à la Géorgie. Les "200 victimes expiatoires" : après l'assassinat de l'ambassadeur allemand Mirbach par les socialistes-révolutionnaires de gauche, en juillet 1918, la répression s'abat, et l'apparat cite la réplique de Lénine, qu'il faut verser au dossier des arguments :

"Partout, ces aventuriers pitoyables et hystériques, devenus un instrument entre les mains des contre-révolutionnaires, doivent être terrassés sans ménagement... Avec les ennemis, nous agirons à la manière dont on traite des ennemis."
Texte original : "Überall müssen diese erbärmlichen und hysterischen Abenteurer, die zu einem Werkzeug in den Händen der Konterrevolutionäre geworden sind, schonungslos niedergeworfen werden... Mit Feinden werden wir auf Feindesart verfahren."

Lénine, Werke, Bd. 27, pp. 534-535, cité dans l'apparat des Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 352.

Voilà les deux vocabulaires face à face, dans le même volume. Lénine : des ennemis à terrasser, des hystériques, la manière des ennemis. Luxemburg, deux lignes plus haut : des victimes expiatoires, Sühneopfer. Un mot de procureur contre un mot de conscience. Entre ces deux mots, il y a tout ce qui nous sépare de la TCI, et tout ce que ce chapitre et le suivant documentent. Elle notait cela à l'automne 1918. Elle avait trois mois à vivre. Ce sont les héritiers du premier vocabulaire qui rêvent aujourd'hui de nous "kronstadter".


12. Le manuscrit de Breslau : Zur russischen Revolution, pièce par pièce


Eux citent trois lignes du manuscrit, toujours les mêmes. Nous posons le manuscrit entier sur la table, page par page, d'après le texte de référence des oeuvres complètes, avec l'original allemand sous chaque traduction. C'est long ? Tant mieux. La falsification vit de résumés, la preuve vit de pages.


📖 D'où sort ce texte, et comment le vérifier. À l'automne 1918, Rosa Luxemburg est enfermée à la prison de Breslau pour son opposition à la guerre. C'est là, en cellule, qu'elle rédige ce manuscrit sur la révolution russe. Elle n'aura pas le temps de l'achever : libérée par la révolution allemande de novembre, elle est assassinée le 15 janvier 1919 par les corps francs que le social-démocrate Noske a lâchés sur les spartakistes. Son corps est jeté dans un canal. Le texte paraît à titre posthume en 1922, publié par son avocat et camarade Paul Levi. La note liminaire de l'édition de référence précise son statut exact : "Redaktionelle Überschrift. Ein unvollendetes Manuskript, wiedergegeben nach der Fotokopie des Originals", titre rédactionnel, manuscrit inachevé, reproduit d'après la photocopie de l'original. L'original passe pour perdu ; la photocopie est conservée aux archives fédérales allemandes sous la cote SAPMO-BA, NY 4002/15, indiquée en dernière ligne du texte de référence. Nous citons d'après Rosa Luxemburg, Gesammelte Werke, Band 4, pages 332 à 365, transcription intégrale en ligne :

Chaque citation ci-dessous porte sa page. Vérifiez tout.


a) L'éloge d'Octobre, celui que nous ne cachons pas


Contrairement à la TCI, nous ne coupons pas la moitié qui dérange. L'éloge, le vrai, en entier. Qu'on nous montre un seul texte de leur chapelle qui cite aussi loyalement son adversaire :

"Tout ce qu'un parti peut fournir de courage, d'énergie, de clairvoyance révolutionnaire et de conséquence à l'heure historique, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l'ont pleinement fourni. Tout l'honneur révolutionnaire et toute la capacité d'action qui manquaient à la social-démocratie d'Occident étaient représentés chez les bolcheviks. Leur insurrection d'Octobre ne fut pas seulement le sauvetage effectif de la révolution russe : elle fut aussi le sauvetage de l'honneur du socialisme international."
Texte original : "Was eine Partei in geschichtlicher Stunde an Mut, Tatkraft, revolutionärem Weitblick und Konsequenz aufzubringen vermag, das haben die Lenin, Trotzki und Genossen vollauf geleistet. Die ganze revolutionäre Ehre und Aktionsfähigkeit, die der Sozialdemokratie im Westen gebrach, war in den Bolschewiki vertreten. Ihr Oktoberaufstand war nicht nur eine tatsächliche Rettung für die russische Revolution, sondern auch eine Ehrenrettung des Internationalen Sozialismus."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 341.

Et sa méthode, énoncée dès l'ouverture, est la nôtre : ni apologie béate, ni anathème.

"Il est clair que ce n'est pas l'apologétique sans critique, mais seulement la critique approfondie et réfléchie, qui est en mesure d'exhumer les trésors d'expériences et de leçons."
Texte original : "Es ist klar, daß nicht kritikloses Apologetentum, sondern nur eingehende, nachdenkliche Kritik imstande ist, die Schätze an Erfahrungen und Lehren zu heben."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 334.

Retenez ce mot, "kritikloses Apologetentum", l'apologétique sans critique. Il décrit d'avance, à un siècle de distance, l'article de la TCI.


b) Ce n'est pas la Russie qui était immature : c'est l'Occident


Avant de critiquer Lénine, elle règle son compte à Kautsky et aux menchéviks, qui expliquaient doctement que la Russie arriérée n'était pas mûre pour la révolution sociale. Le retournement est resté célèbre :

"Ce n'est pas l'immaturité de la Russie, c'est l'immaturité du prolétariat allemand devant ses tâches historiques que le cours de la guerre et de la révolution russe a démontrée, et le mettre en lumière avec toute la netteté voulue est la première tâche d'un examen critique de la révolution russe."
Texte original : "Nicht Rußlands Unreife, sondern die Unreife des deutschen Proletariats zur Erfüllung der historischen Aufgaben hat der Verlauf des Krieges und der russischen Revolution erwiesen, und dies mit aller Deutlichkeit hervorzukehren ist die erste Aufgabe einer kritischen Betrachtung der russischen Revolution."

Gesammelte Werke, Bd. 4, pp. 333-334.

Elle fixe ensuite l'alternative réelle de 1917, en quatre mots qui interdisent toute lecture libérale de son texte :

"La situation réelle de la révolution russe se réduisit en quelques mois à l'alternative : victoire de la contre-révolution ou dictature du prolétariat, Kalédine ou Lénine."
Texte original : "Die wirkliche Situation der russischen Revolution erschöpfte sich nach wenigen Monaten in der Alternative: Sieg der Konterrevolution oder Diktatur des Proletariats, Kaledin oder Lenin."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 339.

Et elle inscrit au crédit des bolcheviks un mérite qu'elle dit impérissable :

"Les bolcheviks ont aussi assigné immédiatement à cette prise du pouvoir le programme révolutionnaire le plus complet et le plus avancé : non pas la sauvegarde de la démocratie bourgeoise, mais la dictature du prolétariat en vue de la réalisation du socialisme. Ils se sont acquis par là le mérite historique impérissable d'avoir, pour la première fois, proclamé les buts finaux du socialisme comme programme immédiat de la politique pratique."
Texte original : "Die Bolschewiki haben auch sofort als Zweck dieser Machtergreifung das ganze und weitgehendste revolutionäre Programm aufgestellt: nicht etwa Sicherung der bürgerlichen Demokratie, sondern Diktatur des Proletariats zum Zwecke der Verwirklichung des Sozialismus. Sie haben sich damit das unvergängliche geschichtliche Verdienst erworben, zum erstenmal die Endziele des Sozialismus als unmittelbares Programm der praktischen Politik zu proklamieren."

Gesammelte Werke, Bd. 4, pp. 341-342.


Elle n'a pas vu les massacres. Elle a vu la machine qui les produit.

Ils vont nous la sortir. "Luxemburg écrivait de sa cellule, elle ignorait la réalité russe, son texte ne vaut rien."

Elle écrit enfermée à Breslau, à l'automne 1918. Pas d'archives, pas de chiffres. Astrakhan, la Tchéka, Kronstadt, elle ne les a pas sous les yeux. Elle ne raconte pas les massacres. Elle les annonce.

Elle n'a pas eu besoin d'un rapport de police. Du seul parti mis à la place de la classe, elle déduit tout : l'arbitraire, la terreur, les otages fusillés. Les autres ont eu besoin des cadavres. Elle a compris avant.


Luxemburg rappelle un fait que les hagiographes enjambent : jusqu'à Octobre, les bolcheviks réclamaient à grands cris la Convocation de la Constituante, et Trotsky écrivait que l'insurrection en était "le sauvetage". Puis :

"Et voilà qu'après ces déclarations, le premier geste de Lénine après la révolution d'Octobre fut de disperser cette même Assemblée constituante dont l'insurrection devait être la porte d'entrée."
Texte original : "Und nun war nach diesen Ankündigungen der erste Schritt Lenins nach der Oktoberrevolution – die Auseinandertreibung derselben Konstituierenden Versammlung, zu der sie den Eingang bilden sollte."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 354.

Et elle pose la question que la TCI n'a jamais posée : pourquoi ne pas avoir simplement convoqué de nouvelles élections, puisque l'assemblée élue avant Octobre reflétait un pays disparu ?

"Puisque l'Assemblée constituante avait été élue longtemps avant le tournant décisif, le renversement d'Octobre, et que sa composition reflétait l'image du passé révolu et non de la situation nouvelle, la conclusion s'imposait d'elle-même : casser cette Constituante périmée, donc mort-née, et convoquer sans délai de nouvelles élections à une nouvelle Constituante !"
Texte original : "Da die Konstituierende Versammlung lange vor dem entscheidenden Wendepunkt, dem Oktoberumschwung, gewählt [wurde] und in ihrer Zusammensetzung das Bild der überholten Vergangenheit, nicht der neuen Sachlage spiegelte, so ergab sich von selbst der Schluß, daß sie eben die verjährte, also totgeborene Konstituierende Versammlung kassierten und ungesäumt Nachwahlen zu einer neuen Konstituante ausschrieben!"

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 354.

Réélire était simple, légal, conforme à leur propre programme. Ils ont préféré supprimer l'institution. Et le manuscrit porte, dans une note de plan de la section précédente, ce raccourci glaçant sur l'enchaînement : "Die 200 Sühneopfer in Moskau. Aus dieser Lage ergaben sich der Terror und die Erdrückung der Demokratie", les deux cents victimes expiatoires de Moscou ; de cette situation résultèrent la terreur et l'écrasement de la démocratie (p. 352). La terreur n'est pas pour elle un détail : c'est l'axe.


d) La question agraire : le partage qui barre la route


Premier dossier concret : la terre. Le décret du 8 novembre 1917 livre le sol au partage immédiat entre les paysans. Tactiquement génial, dit-elle, et socialement une hypothèque. D'abord l'honnêteté, toujours :

"Que le gouvernement des soviets en Russie n'ait pas accompli ces réformes immenses, qui pourrait lui en faire le reproche !"
Texte original : "Daß die Sowjetregierung in Rußland diese gewaltigen Reformen nicht durchgeführt hat – wer kann ihr das zum Vorwurf machen!"

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 343.

Puis le diagnostic, qui est d'une tout autre nature que le pardon :

"Or le mot d'ordre lancé par les bolcheviks, prise de possession et partage immédiats du sol par les paysans, devait agir précisément en sens inverse. Non seulement ce n'est pas une mesure socialiste, mais elle coupe le chemin qui y mène ; elle dresse devant la transformation des rapports agraires dans un sens socialiste des difficultés insurmontables."
Texte original : "Die Parole nun, die von den Bolschewiki herausgegeben wurde: sofortige Besitzergreifung und Aufteilung des Grund und Bodens durch die Bauern, mußte geradezu nach der entgegengesetzten Richtung wirken. Sie ist nicht nur keine sozialistische Maßnahme, sondern sie schneidet den Weg zu einer solchen ab, sie türmt vor der Umgestaltung der Agrarverhältnisse im sozialistischen Sinne unüberwindliche Schwierigkeiten auf."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 343.

Elle prévoit la suite : le partage crée une nouvelle propriété privée, une masse de petits propriétaires qui défendront leur lopin contre toute socialisation future. L'Histoire a tranché en sa faveur, et de la manière la plus atroce qui soit : c'est contre cette paysannerie-là que Staline lancera, dix ans plus tard, la collectivisation forcée, les déportations de familles entières et la famine. Le chapitre sur la répression, plus haut, en a donné les chiffres. Le manuscrit de Breslau avait posé l'équation dont le Goulag fut la solution.


e) L'autodétermination des nations : la phrase creuse qui a armé la contre-révolution


Deuxième dossier : le fameux droit des nations à disposer d'elles-mêmes, jusqu'à la séparation d'État. Luxemburg constate le résultat, pays par pays :

"L'une après l'autre, ces 'nations' utilisèrent la liberté fraîchement offerte pour s'allier, en ennemies mortelles de la révolution russe, avec l'impérialisme allemand, et pour porter sous sa protection le drapeau de la contre-révolution en Russie même."
Texte original : "Eine nach der anderen von diesen 'Nationen' benutzte die frisch geschenkte Freiheit dazu, sich als Todfeindin der russischen Revolution gegen sie mit dem deutschen Imperialismus zu verbünden und unter seinem Schutze die Fahne der Konterrevolution nach Rußland selbst zu tragen."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 349.

Et elle en donne la raison de fond, qui est une leçon de marxisme élémentaire :

"Les bolcheviks devaient apprendre, pour leur plus grand dommage et celui de la révolution, que sous la domination du capitalisme il n'existe précisément aucune autodétermination de la 'nation', que dans une société de classes chaque classe de la nation aspire à 's'autodéterminer' autrement, et que pour les classes bourgeoises les points de vue de la liberté nationale s'effacent entièrement derrière ceux de la domination de classe."
Texte original : "Die Bolschewiki sollten zu ihrem und der Revolution größten Schaden darüber belehrt werden, daß es eben unter der Herrschaft des Kapitalismus keine Selbstbestimmung der 'Nation' gibt, daß sich in einer Klassengesellschaft jede Klasse der Nation anders 'selbstzubestimmen' strebt, daß für die bürgerlichen Klassen die Gesichtspunkte der nationalen Freiheit hinter denen der Klassenherrschaft völlig zurücktreten."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 350.

Il n'y a pas de "nation" qui s'autodétermine : il y a des classes qui s'affrontent sous un drapeau. La bourgeoisie finlandaise et la petite bourgeoisie ukrainienne, écrit-elle, préférèrent la botte allemande à une liberté nationale qui aurait senti le "bolchevisme". Que ceux qui, aujourd'hui, drapent chaque nationalisme dans le vocabulaire de l'émancipation méditent la démonstration : elle a cent ans, et pas une ride.


f) Le droit de vote soviétique : "une improvisation non viable"

Sur la constitution de juillet 1918, qui retire le droit de vote à des couches entières de la population à titre de règle permanente, son verdict est sans appel :

"En revanche, un droit de vote qui prononce la privation générale des droits de couches entières et larges de la société, qui les place politiquement en dehors du cadre de la société, une privation de droits qui n'est pas une mesure concrète pour un but concret, mais une règle générale à effet durable, cela n'est pas une nécessité de la dictature, c'est une improvisation non viable."
Texte original : "Hingegen ein Wahlrecht, das eine allgemeine Entrechtung ganzer breiter Schichten der Gesellschaft ausspricht, das sie politisch außerhalb des Rahmens der Gesellschaft stellt, eine Entrechtung nicht als konkrete Maßnahme zu einem konkreten Zweck, sondern als allgemeine Regel von dauernder Wirkung, das ist nicht eine Notwendigkeit der Diktatur, sondern eine lebensunfähige Improvisation."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 358.

Elle distingue, en marxiste, la contrainte ponctuelle contre le sabotage, qu'elle admet, et l'exclusion politique érigée en institution, qu'elle condamne. La différence entre une mesure de guerre et un régime.


g) Le socialisme ne se décrète pas : contre la recette en poche

"Le présupposé tacite de la théorie de la dictature au sens de Lénine et Trotsky, c'est que la transformation socialiste serait une affaire pour laquelle le parti révolutionnaire aurait en poche une recette toute prête, qu'il n'y aurait plus qu'à appliquer avec énergie."
Texte original : "Die stillschweigende Voraussetzung der Diktaturtheorie im Lenin-Trotzkischen Sinn ist, daß die sozialistische Umwälzung eine Sache sei, für die ein fertiges Rezept in der Tasche der Revolutionspartei liege, das dann nur mit Energie verwirklicht zu werden brauche."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 359.

"Le négatif, la démolition, on peut le décréter ; la construction, le positif, non. Terre inconnue. Mille problèmes. Seule l'expérience est capable de corriger et d'ouvrir des voies nouvelles. Seule la vie sans entraves, bouillonnante, invente mille formes neuves, des improvisations, garde sa force créatrice et corrige elle-même toutes ses erreurs. La vie publique des États à liberté restreinte est précisément si indigente, si misérable, si schématique, si stérile, parce qu'en excluant la démocratie elle se coupe des sources vivantes de toute richesse intellectuelle et de tout progrès. Ce qui vaut sur le plan politique vaut aussi sur le plan économique et social. La masse entière du peuple doit y prendre part. Sinon le socialisme est décrété, octroyé, depuis le tapis vert d'une douzaine d'intellectuels."
Texte original : "Das Negative, den Abbau, kann man dekretieren, den Aufbau, das Positive, nicht. Neuland. Tausend Probleme. Nur Erfahrung ist imstande, zu korrigieren und neue Wege zu eröffnen. Nur ungehemmtes, schäumendes Leben verfällt auf tausend neue Formen, Improvisationen, erhält schöpferische Kraft, korrigiert selbst alle Fehlgriffe. Das öffentliche Leben der Staaten mit beschränkter Freiheit ist eben deshalb so dürftig, so armselig, so schematisch, so unfruchtbar, weil es sich durch Ausschließung der Demokratie die lebendigen Quellen allen geistigen Reichtums und Fortschritts absperrt. Wie dort politisch, so auch ökonomisch und sozial. Die ganze Volksmasse muß daran teilnehmen. Sonst wird der Sozialismus vom grünen Tisch eines Dutzends Intellektueller dekretiert, oktroyiert."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 360.

Le socialisme octroyé depuis le tapis vert d'une douzaine d'intellectuels : voilà, en une image, le programme de toutes les avant-gardes autoproclamées, de 1918 à la petite chapelle qui nous somme aujourd'hui de nous taire.


h) La phrase la plus célèbre du siècle est une note dans la marge

Voici un détail que même la plupart de ceux qui la citent ignorent, et que l'apparat critique de l'édition de référence révèle. La phrase sur la liberté n'est pas dans le corps du texte. :

"La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour les seuls membres d'un parti, si nombreux soient-ils, n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de ceux qui pensent autrement. Non par fanatisme de la 'justice', mais parce que tout ce que la liberté politique a de vivifiant, de salutaire et de purificateur tient à cette essence, et que son effet se dérobe dès que la 'liberté' devient un privilège."
Texte original : "Freiheit nur für die Anhänger der Regierung, nur für Mitglieder einer Partei – mögen sie noch so zahlreich sein – ist keine Freiheit. Freiheit ist immer Freiheit der Andersdenkenden. Nicht wegen des Fanatismus der 'Gerechtigkeit', sondern weil all das Belebende, Heilsame und Reinigende der politischen Freiheit an diesem Wesen hängt und seine Wirkung versagt, wenn die 'Freiheit' zum Privilegium wird."

Note marginale du manuscrit, reproduite dans l'apparat des Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 359.

Songez à la scène. Une femme en cellule, à quelques semaines de son assassinat, griffonne dans la marge de son manuscrit la phrase qui pulvérisera un siècle de raison d'État. Elle ne l'a même pas insérée dans le texte : elle l'a notée pour ne pas la perdre. Et deux autres notes marginales du même manuscrit complètent la pensée. L'une (p. 361) : "Das einzige Gegengift: Idealismus und soziale Aktivität der Massen, unbeschränkte politische Freiheit", le seul antidote, l'idéalisme et l'activité sociale des masses, la liberté politique illimitée. L'autre, sur une feuille volante (apparat de la p. 358), épingle la girouette bolchevique : les soviets étaient qualifiés de réactionnaires tant que les paysans y étaient majoritaires ; sitôt ralliés, ils devinrent les vrais représentants de l'opinion du peuple. La note conclut sèchement que ce revirement soudain ne tenait qu'à la paix et à la question agraire.


i) La terreur : "une épée émoussée, à double tranchant"

"Et pourtant, sous ce rapport aussi, la terreur est une épée émoussée, et même à double tranchant. La justice militaire la plus draconienne est impuissante contre les débordements de la pègre. Oui, tout régime durable d'état de siège conduit inévitablement à l'arbitraire, et tout arbitraire exerce sur la société un effet dépravant."
Texte original : "Und doch ist auch in dieser Beziehung der Terror ein stumpfes, ja zweischneidiges Schwert. Die drakonischste Feldjustiz ist ohnmächtig gegen Ausbrüche des lumpenproletarischen Unwesens. Ja, jedes dauernde Regiment des Belagerungszustandes führt unweigerlich zur Willkür, und jede Willkür wirkt depravierend auf die Gesellschaft."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 361.

"De même que contre les infections et les germes de maladie l'action libre des rayons du soleil est le remède le plus efficace, purifiant et guérisseur, de même la révolution elle-même et son principe rénovateur, la vie intellectuelle qu'elle suscite, l'activité et la responsabilité propre des masses, donc la plus large liberté politique comme forme, sont le seul soleil qui guérit et qui purifie."
Texte original : "Wie gegen Krankheitsinfektionen und -keime die freie Wirkung der Sonnenstrahlen das wirksamste, reinigende und heilende Mittel ist, so ist die Revolution selbst und ihr erneuerndes Prinzip, das von ihr hervorgerufene geistige Leben, Aktivität und Selbstverantwortung der Massen, also die breiteste politische Freiheit als ihre Form – die einzige heilende und reinigende Sonne."

Gesammelte Werke, Bd. 4, pp. 361-362.

Relisez nos chapitres sur Astrakhan et sur les prisons staliniennes, puis relisez cette phrase : tout régime durable d'état de siège conduit à l'arbitraire, et tout arbitraire déprave la société. Écrit à l'automne 1918. Astrakhan est de mars 1919. Kronstadt de mars 1921. Orel de septembre 1941. Elle avait donné la loi avant les exemples.


j) L'État "renversé sur la tête" : la critique de Lénine théoricien


Avant le verdict politique, la critique théorique, et elle touche le coeur du léninisme. Lénine définit l'État socialiste comme l'État bourgeois retourné : hier machine à opprimer la classe ouvrière, demain machine à opprimer la bourgeoisie. Luxemburg répond que cette symétrie est une illusion de mécanicien :

"Lénine dit : l'État bourgeois serait un instrument d'oppression de la classe ouvrière, l'État socialiste, un instrument d'oppression de la bourgeoisie. Ce ne serait en somme que l'État capitaliste renversé sur la tête. Cette conception simplifiée passe à côté de l'essentiel : la domination de classe bourgeoise n'a pas besoin de la formation et de l'éducation politiques de la masse entière du peuple, du moins pas au-delà de limites étroitement tracées. Pour la dictature prolétarienne, elles sont l'élément vital, l'air sans lequel elle ne peut pas exister."
Texte original : "Lenin sagt: Der bürgerliche Staat sei ein Werkzeug zur Unterdrückung der Arbeiterklasse, der sozialistische – zur Unterdrückung der Bourgeoisie. Es sei bloß gewissermaßen der auf den Kopf gestellte kapitalistische Staat. Diese vereinfachte Auffassung sieht von dem Wesentlichsten ab: Die bürgerliche Klassenherrschaft braucht keine politische Schulung und Erziehung der ganzen Volksmasse, wenigstens nicht über gewisse eng gezogene Grenzen hinaus. Für die proletarische Diktatur ist sie das Lebenselement, die Luft, ohne die sie nicht zu existieren vermag."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 358.


Tout le partage entre les deux communismes tient dans cette page. Pour Lénine, l'État est un outil qui change de main. Pour Luxemburg, un pouvoir ouvrier qui supprime l'école politique des masses se supprime lui-même comme pouvoir ouvrier : il ne reste alors qu'un État, tout court, avec ses fonctionnaires et ses gardiens. Et le manuscrit porte ici un sarcasme qu'il faut restituer : citant l'idée que l'expérience politique des masses aurait été nécessaire jusqu'à la prise du pouvoir, puis serait devenue superflue, elle jette entre parenthèses, avec trois points d'exclamation : "(Rede Lenins: Rußland ist überzeugt für den Sozialismus!!!)", discours de Lénine : la Russie est convaincue, acquise au socialisme. Les trois points d'exclamation sont d'elle. En cellule, sans bibliothèque, elle avait déjà entendu le ton du catéchisme.


k) Le verdict : la dictature d'une poignée de mégalomanes


Le passage central, maintenant. Celui que la TCI ne citera jamais en entier, parce que chaque membre de phrase y décrit ce que nos archives prouvent :

"Mais avec l'écrasement de la vie politique dans le pays tout entier, la vie dans les soviets ne peut elle aussi que se paralyser toujours davantage. Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans libre combat des opinions, la vie s'éteint dans toute institution publique, devient une vie apparente où la bureaucratie seule demeure l'élément actif. La vie publique s'endort peu à peu, quelques douzaines de chefs de parti d'une énergie inépuisable et d'un idéalisme sans bornes dirigent et gouvernent ; parmi eux, en réalité, une douzaine de têtes éminentes mènent l'affaire, et une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre en assemblées pour applaudir les discours des chefs et voter à l'unanimité les résolutions qu'on lui présente. Au fond, donc, un régime de clique : une dictature, assurément, mais non la dictature du prolétariat : la dictature d'une poignée de politiciens, c'est-à-dire une dictature au sens purement bourgeois, au sens de la domination jacobine (le report des congrès des soviets de trois à six mois !). Bien plus : de telles conditions doivent nécessairement engendrer un ensauvagement de la vie publique : attentats, fusillades d'otages, etc. C'est une loi objective, toute-puissante, à laquelle aucun parti ne peut se soustraire."
Texte original : "Aber mit dem Erdrücken des politischen Lebens im ganzen Lande muß auch das Leben in den Sowjets immer mehr erlahmen. Ohne allgemeine Wahlen, ungehemmte Presse- und Versammlungsfreiheit, freien Meinungskampf erstirbt das Leben in jeder öffentlichen Institution, wird zum Scheinleben, in der die Bürokratie allein das tätige Element bleibt. Das öffentliche Leben schläft allmählich ein, einige Dutzend Parteiführer von unerschöpflicher Energie und grenzenlosem Idealismus dirigieren und regieren, unter ihnen leitet in Wirklichkeit ein Dutzend hervorragender Köpfe, und eine Elite der Arbeiterschaft wird von Zeit zu Zeit zu Versammlungen aufgeboten, um den Reden der Führer Beifall zu klatschen, vorgelegten Resolutionen einstimmig zuzustimmen, im Grunde also eine Cliquenwirtschaft – eine Diktatur allerdings, aber nicht die Diktatur des Proletariats, sondern die Diktatur einer Handvoll Politiker, d. h. Diktatur im rein bürgerlichen Sinne, im Sinne der Jakobinerherrschaft (das Verschieben der Sowjetkongresse von drei Monaten auf sechs Monate!). Ja noch weiter: Solche Zustände müssen eine Verwilderung des öffentlichen Lebens zeitigen: Attentate, Geiselerschießungen etc. Das ist ein übermächtiges, objektives Gesetz, dem sich keine Partei zu entziehen vermag."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 362.

Faites l'inventaire. La vie apparente où la bureaucratie seule reste active : c'est la lettre des sept de 1930. L'élite convoquée pour applaudir et voter à l'unanimité : c'est, mot pour mot, le congrès de 1930 et son "cérémonial parareligieux", "Vive notre guide aimé", décrit par l'historien trotskyste Jean-Jacques Marie. Les fusillades d'otages : ce sont les 5 000 otages de Kharkov, Odessa et Kiev en novembre 1921, et les 170 d'Orel en 1941. Et la phrase finale, la loi objective à laquelle aucun parti ne peut se soustraire, répond d'avance à toute la construction de la TCI : ce ne sont pas les "circonstances" qui ont dévoré la révolution, c'est le dispositif, et le dispositif porte un nom, la dictature du parti sur la classe.


l) "Oui : dictature !" Mais de la classe, pas d'une clique


Car Luxemburg ne plaide pas pour la démocratie bourgeoise, et il faut le dire avec la même netteté, pour couper court à toute récupération libérale :

"Lénine et Trotsky, à l'inverse, se décident pour la dictature par opposition à la démocratie, et par là pour la dictature d'une poignée de personnes, c'est-à-dire pour une dictature bourgeoise."
Texte original : "Lenin–Trotzki entscheiden sich umgekehrt für die Diktatur im Gegensatz zur Demokratie und damit für die Diktatur einer Handvoll Personen, d. h. für bürgerliche Diktatur."

Gesammelte Werke, Bd. 4, pp. 362-363.

"Oui : dictature ! Mais cette dictature consiste dans la manière d'employer la démocratie, non dans son abolition, dans des interventions énergiques et résolues sur les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise, sans lesquelles la transformation socialiste ne peut se réaliser. Mais cette dictature doit être l'oeuvre de la classe, et non d'une petite minorité dirigeante agissant au nom de la classe ; c'est-à-dire qu'elle doit, à chaque pas, procéder de la participation active des masses, rester sous leur influence directe, être soumise au contrôle de la publicité entière, procéder de l'éducation politique croissante des masses populaires."
Texte original : "Jawohl: Diktatur! Aber diese Diktatur besteht in der Art der Verwendung der Demokratie, nicht in ihrer Abschaffung, in energischen, entschlossenen Eingriffen in die wohlerworbenen Rechte und wirtschaftlichen Verhältnisse der bürgerlichen Gesellschaft, ohne welche sich die sozialistische Umwälzung nicht verwirklichen läßt. Aber diese Diktatur muß das Werk der Klasse und nicht einer kleinen, führenden Minderheit im Namen der Klasse sein, d. h. sie muß auf Schritt und Tritt aus der aktiven Teilnahme der Massen hervorgehen, unter ihrer unmittelbaren Beeinflussung stehen, der Kontrolle der gesamten Öffentlichkeit unterstehen, aus der wachsenden politischen Schulung der Volksmassen hervorgehen."

Gesammelte Werke, Bd. 4, pp. 363-364.

L'oeuvre de la classe, et non d'une minorité au nom de la classe. Voilà, en une phrase de 1918, le partage des eaux qui sépare pour toujours le communisme des conseils du léninisme. La TCI a choisi son camp : celui de la minorité qui parle au nom. Nous avons choisi le nôtre.


m) La réfutation anticipée de la TCI : quand la nécessité devient vertu


Reste leur dernier argument, le seul : les "circonstances objectives", la guerre, l'isolement. Or Luxemburg l'a traité, et mieux qu'eux, car elle l'accorde d'abord pour le retourner ensuite. Lisez ce qu'aucun article de la TCI ne citera jamais :

"Le danger commence là où ils font de nécessité vertu, où ils veulent désormais figer théoriquement, dans toutes ses pièces, la tactique que ces conditions fatales leur ont imposée, et la recommander à l'imitation du prolétariat international comme le modèle de la tactique socialiste."
Texte original : "Das Gefährliche beginnt dort, wo sie aus der Not die Tugend machen, ihre von diesen fatalen Bedingungen aufgezwungene Taktik nunmehr theoretisch in allen Stücken fixieren und dem Internationalen [Proletariat] als das Muster der sozialistischen Taktik zur Nachahmung empfehlen wollen."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 364.

Voilà le coup de grâce, et il est porté depuis 1918. Luxemburg accorde les circonstances. Elle refuse la doctrine qu'on en tire. Or que fait la TCI, cent ans après ? Exactement ce qu'elle dénonçait : ériger les expédients de 1918 en théorie du parti-guide, et la recommander à l'imitation. Le "bon Lénine" de la TCI, c'est la nécessité devenue vertu, devenue catéchisme, devenue chapelle. Ils n'ont même pas l'excuse du blocus et de la guerre civile : ils ont un clavier, un site, et un siècle d'archives qu'ils refusent d'ouvrir.


Et pour ceux qui nous serviront le couplet de l'omelette et des oeufs cassés, elle a aussi écrit la réponse, une ligne plus bas :

"La vérité d'évidence selon laquelle les révolutions ne sont pas baptisées à l'eau de rose est, en soi, passablement indigente."
Texte original : "Die Binsenwahrheit, daß Revolutionen nicht mit Rosenwasser getauft werden, ist an sich ziemlich dürftig."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 364.

Passablement indigente. Voilà pour tous les comptables du malheur nécessaire, d'hier et d'aujourd'hui.


n) La dernière page : "j'ai osé", et des guillemets que personne ne lit


Et qu'on ne nous accuse pas de couper à notre tour. Le manuscrit s'achève sur l'hommage :

"Sous ce rapport, les Lénine et Trotsky avec leurs amis furent les premiers à montrer l'exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu'ici toujours les seuls à pouvoir s'écrier avec Hutten : j'ai osé !"
Texte original : "In dieser Beziehung waren die Lenin und Trotzki mit ihren Freunden die ersten, die dem Weltproletariat mit dem Beispiel vorangegangen sind, sie sind bis jetzt immer noch die einzigen, die mit Hutten ausrufen können: Ich hab's gewagt!"

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 365.

Puis viennent les toutes dernières lignes, et il faut les lire à la loupe :

"En Russie, le problème pouvait seulement être posé. Il ne pouvait pas être résolu en Russie ; il ne peut être résolu qu'internationalement. Et en ce sens, l'avenir appartient partout au 'bolchevisme'."
Texte original : "In Rußland konnte das Problem nur gestellt werden. Es konnte nicht in Rußland gelöst werden, es kann nur international gelöst werden. Und in diesem Sinne gehört die Zukunft überall dem 'Bolschewismus'."

Gesammelte Werke, Bd. 4, p. 365. Dernières lignes du manuscrit.

Regardez le dernier mot : "Bolschewismus", entre guillemets. Dans la même page où elle vient d'écrire que la dictature du parti est une dictature bourgeoise, ces guillemets pèsent une tonne : l'avenir appartient au "bolchevisme" au sens de l'audace, du "j'ai osé", de la volonté de faire la révolution, et en ce sens seulement. Pas à la doctrine du parti-guide, qu'elle vient de mettre en pièces sur trente pages. Ceux qui brandissent cette dernière phrase comme un bouclier oublient toujours de citer les guillemets. Nous citons l'éloge et le verdict, la lettre et la ponctuation. Eux citent l'éloge et brûlent le verdict. Toute la différence entre une critique et un culte tient dans ce geste.




13. Marxisme contre dictature : sa critique de Lénine date de 1904: quatorze ans avant Kronstadt.

La TCI voudrait faire croire que la critique de Luxemburg est née de la déception, d'un ratage tardif, d'un constat d'automne 1918 sur une révolution déjà malade. Faux. Elle écrit contre lui dès 1904, quand paraît le manifeste organisationnel de Lénine, "Un pas en avant, deux pas en arrière". Pas contre Staline, pas contre une dégénérescence future : contre Lénine lui-même, en pleine ascension, sur le terrain qu'il croyait maîtriser, l'organisation du parti. Le texte s'appelle "Questions d'organisation de la social-démocratie russe", et l'histoire l'a retenu sous un autre titre, qui dit tout : Marxisme contre dictature.


Ce document règle la question de la filiation mieux qu'aucun autre. Car il montre que le noyau du léninisme, la substitution du parti à la classe, était visible et dénoncé dès le berceau, par la plus grande théoricienne marxiste de l'époque. Ceux qui, comme la TCI, prétendent aujourd'hui n'avoir rien vu venir avouent seulement qu'ils n'ont pas lu, ou pas voulu lire.


a) Le portrait du système léniniste, dressé par Lénine lui-même

Luxemburg commence par exposer loyalement ce que Lénine demande, en s'appuyant sur son livre. Et l'exposé, déjà, glace :

"Ce point de vue, qui y est exprimé avec une vigueur et un esprit de conséquence sans pareils, est celui d'un impitoyable centralisme posant comme principe : d'une part, la sélection et la constitution en corps séparé des révolutionnaires actifs et en vue, en face de la masse non organisée, quoique révolutionnaire, qui les entoure ; et, d'autre part, une discipline sévère, au nom de laquelle les centres dirigeants du Parti interviennent directement et résolument dans toutes les affaires des organisations locales du Parti."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904 (Iskra et Neue Zeit).

Elle détaille ensuite les pouvoirs exacts que Lénine veut donner au Comité central, et l'on croirait lire l'organigramme du futur État :

"Le Comité central a par exemple le droit d'organiser tous les comités locaux du Parti, et, par conséquent, de nommer les membres effectifs de toutes les organisations locales, de Genève à Liège et de Tomsk à Irkoutsk, d'imposer à chacune d'elles des statuts tout faits, de décider sans appel de leur dissolution et de leur reconstitution, de sorte qu'en fin de compte, le Comité central pourrait déterminer à sa guise la composition de la suprême instance du Parti, du congrès. Ainsi, le Comité central est l'unique noyau actif du Parti, et tous les autres groupements ne sont que ses organes exécutifs."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904.

Nommer d'en haut, dissoudre sans appel, verrouiller le congrès : le centre décide, la base exécute. En 1904, ce n'est encore qu'un projet de statuts. En 1919, ce sera l'État. Le décret et l'appareil ne feront qu'appliquer, à l'échelle d'un pays, ce que Lénine réclamait déjà à l'échelle d'un parti.



b) Le mot terrible : jacobinisme et blanquisme


Luxemburg cite alors la définition que Lénine donne de lui-même, et c'est lui qui se compromet, pas elle. Il écrit, page 140 de son livre, que le social-démocrate révolutionnaire ne serait rien d'autre qu'un "jacobin lié à l'organisation du prolétariat". Elle relève le mot, et frappe :

"Il nous semble que Lénine définit son point de vue d'une manière plus frappante que n'aurait osé le faire aucun de ses adversaires, lorsqu'il définit son 'social-démocrate révolutionnaire' comme un 'jacobin lié à l'organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe'. En vérité, la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904, citant Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, p. 140.

Le jacobin, c'est-à-dire l'homme du salut public, du comité qui tranche, de la vertu imposée par en haut. Elle démontre que ce centralisme n'a rien de marxiste : il est la transposition mécanique du modèle du complot, du cercle de conjurés blanquiste, sur le mouvement de masse. Et elle en tire la loi qui condamne d'avance tout le dispositif :

"L'établissement du centralisme sur ces deux principes : la subordination aveugle de toutes les organisations jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, travaille et décide pour tous, et la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire, comme l'entend Lénine, nous paraît donc une transposition mécanique des principes d'organisation blanquistes de cercles de conjurés dans le mouvement socialiste des masses ouvrières."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904.


c) Deux disciplines qu'un mot confond : la caserne et la conscience

Vient alors le coup le plus profond, celui qui touche au coeur même de la conception léniniste de l'ouvrier. Lénine vante la discipline que l'usine inculque au prolétaire, cette docilité qui le préparerait au parti. Luxemburg dénonce l'imposture du mot :

"C'est abuser des mots et s'abuser que de désigner par le même terme de discipline deux notions aussi différentes que, d'une part, l'absence de pensée et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes exécutant des mouvements automatiques, et, d'autre part, la coordination spontanée des actes conscients, politiques, d'une collectivité. Que peut avoir de commun la docilité bien réglée d'une classe opprimée et le soulèvement organisé d'une classe luttant pour son émancipation intégrale ?"

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904.

"Ce n'est pas en partant de la discipline imposée par l'État capitaliste au prolétariat, après avoir simplement substitué à l'autorité de la bourgeoisie celle d'un Comité central socialiste, ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la dernière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité, que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle, l'autodiscipline librement consentie de la social-démocratie."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904.

Lénine veut un ouvrier dressé par l'usine et docile au comité. Luxemburg veut un ouvrier qui arrache de lui jusqu'à la dernière racine l'habitude d'obéir. Substituer au patron un Comité central, c'est garder la caserne en changeant l'enseigne. Tout Kolyma est déjà là, dans cette confusion des deux disciplines, dénoncée en 1904.


d) La prophétie : le veilleur de nuit et l'esprit de caserne


Et puis il y a la phrase que l'histoire a signée de sang. Luxemburg annonce ce que produira ce centralisme stérilisant, et le mot qu'elle emploie restera :

"L'ultra-centralisme défendu par Lénine nous apparaît comme imprégné, non point d'un esprit positif et créateur, mais de l'esprit stérile du veilleur de nuit. Tout son souci tend à contrôler l'activité du Parti et non à la féconder ; à rétrécir le mouvement plutôt qu'à le développer ; à le juguler, non à l'unifier."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904.

L'esprit du veilleur de nuit : celui qui surveille, qui contrôle, qui verrouille, mais ne crée rien. Le portrait exact de l'appareil qui, quinze ans plus tard, tiendra la Russie sous la Tchéka. Elle décrit aussi l'usage réel de cette machine : ce centre tout-puissant, écrit-elle, servira avant tout d'instrument négatif, tourné non vers l'action mais vers le contrôle des militants. C'est le mot qui compte : contre les militants. Pas contre la bourgeoisie, contre les militants eux-mêmes. Astrakhan, Kronstadt, Miasnikov, les capitulards fusillés quand même : la machine à mater les siens, elle en tient la description dès 1904.

Elle en tire alors la formule qui, à elle seule, résume un siècle de tragédie et vise en plein la doctrine de la TCI :

"Il nous semble, cependant, que ce serait une grosse erreur que de penser qu'on pourrait 'provisoirement' substituer le pouvoir absolu d'un Comité central agissant en quelque sorte par 'délégation' tacite à la domination, encore irréalisable, de la majorité des ouvriers conscients dans le Parti, et remplacer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organes du Parti par le contrôle inverse du Comité central sur l'activité du prolétariat révolutionnaire."

Rosa Luxemburg, Centralisme et démocratie, 1904.

Le "provisoirement" entre guillemets, c'est elle qui le met. Traduisez : le provisoire deviendra le régime. Que le Comité central agissant "par délégation tacite" au nom d'un prolétariat pas encore mûr ne rendrait jamais le pouvoir qu'il aurait pris. Le contrôle inverse, le comité surveillant les ouvriers au lieu des ouvriers surveillant le comité : voilà l'URSS résumée en une ligne, quatorze ans avant qu'elle existe.


e) La masse et les chefs : le renversement que le léninisme piétine


Le troisième texte, Masse et chefs, de la même année, donne la clef positive, ce que Luxemburg oppose au parti-guide. Elle y définit le seul rôle légitime des dirigeants ouvriers, aux antipodes de l'avant-garde léniniste :

"L'unique rôle des prétendus 'dirigeants' de la social-démocratie consiste à éclairer la masse sur sa mission historique. Leur prestige et leur influence n'augmentent que dans la mesure où les chefs détruisent ce qui fut jusqu'ici la base de toute fonction de dirigeants : la cécité de la masse ; dans la mesure où ils se dépouillent eux-mêmes de leur qualité de chefs, où ils font de la masse la dirigeante, et d'eux-mêmes les organes exécutifs de l'action consciente de la masse."

Rosa Luxemburg, Masse et chefs, 1904 (Neue Zeit).

Renversez la phrase, et vous obtenez le léninisme : des chefs dont le prestige croît avec la cécité de la masse, qui se cramponnent à leur qualité de chefs, qui font d'eux-mêmes les dirigeants et de la masse l'organe exécutif. Exactement le programme que Lénine théorisera, que Staline appliquera, et que la TCI défend encore. Toute la ligne de partage tient là : le chef qui s'efface contre le chef qui s'installe. Le léninisme a choisi le second.

Elle avait même vu le danger de la coupure entre l'appareil parlementaire et la base, la formation d'une couche de dirigeants séparée qui traite les travailleurs en enfants :

"On y considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n'est pas loisible de tout dire, auquel, dans son propre intérêt, on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les 'chefs', hommes d'État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l'avenir selon leurs propres grands projets."

Rosa Luxemburg, Masse et chefs, 1904.

La masse comme molle argile entre les mains des chefs-sculpteurs : elle vise le révisionnisme de son temps, mais la formule colle au bolchevisme d'État comme un gant. Dissimuler la vérité au peuple pour son bien, pétrir la matière humaine selon le plan de quelques-uns : de la Tchéka aux camps, le vingtième siècle n'a fait qu'exécuter ce programme.


f) La liberté de critique : ce qu'elle défendait, ce qu'ils en ont fait


Reste une objection que la meute de la TCI pourrait croire habile : "Mais Luxemburg elle-même, en 1899, limitait la liberté de critique dans le parti !" Oui. Et il faut lire ce texte, car il retourne l'arme contre eux. Dans Liberté de la critique et de la science, elle refuse en effet une chose précise : que, sous couvert de "libre critique", on abandonne le fondement même du parti, la lutte de classe, pour y faire entrer l'opportunisme, le militarisme, la collaboration. Sa cible, c'est le révisionnisme de Bernstein qui vide le socialisme de l'intérieur. Et elle pose la limite avec netteté :

"Il doit exister un minimum de principes constituant notre essence et notre existence même. La liberté de la critique ne peut pas s'appliquer à ces principes, peu nombreux et très généraux, justement parce qu'ils sont la condition préalable de toute activité dans le Parti. À ce sujet, nous ne pouvons accorder qu'une liberté : celle d'appartenir ou de ne pas appartenir à notre Parti. Nous ne contraignons personne à marcher dans nos rangs."

Rosa Luxemburg, Liberté de la critique et de la science, 1899 (Leipziger Volkszeitung).

Voyez la différence, elle est abyssale. Luxemburg défend le droit du parti de définir ses principes et de dire à qui n'y adhère pas : la porte est là, libre à vous de partir. C'est le contraire d'une police : nul n'est retenu, nul n'est fusillé, nul n'est fiché. La seule sanction est de ne plus être membre. Le léninisme, lui, ne dira pas "la porte est là" : il dira "le mur est là", et devant le mur, le peloton. Miasnikov n'a pas été prié de rendre sa carte, il a reçu une balle. Kronstadt n'a pas été exclu du congrès, il a été mitraillé sur la glace. Entre l'exclusion d'un parti et l'extermination d'une classe rebelle, il y a tout l'espace qui sépare Rosa Luxemburg de ceux qui la citent.

Elle réclamait d'ailleurs, dans ce même texte, exactement ce que le bolchevisme allait supprimer : le droit de la base à juger, à trancher, à contrôler ses chefs.

"La masse du Parti a le droit et le devoir de décider de la tactique que le Parti doit suivre à l'égard de l'État et de la bourgeoisie. Celui qui lui contesterait ce droit prétendrait par là même lui assigner le rôle humiliant d'un troupeau inconscient."

Rosa Luxemburg, Liberté de la critique et de la science, 1899.

Le troupeau inconscient : c'est le nom qu'elle donnait par avance à ce que Lénine et ses héritiers exigeraient de la classe ouvrière. La masse décide, ou elle est un troupeau. Il n'y a pas de troisième terme. La TCI a choisi le troupeau, et elle voudrait nous y faire entrer à coups de signalements. Nous déclinons.


g) Ce que ce dossier de 1904 prouve définitivement


Rassemblons. Quatorze ans avant le manuscrit de Breslau, avant Kronstadt, avant la Tchéka, Rosa Luxemburg lit le livre-programme de Lénine et pointe, un par un, le mal et son issue : le centralisme de caserne, le comité substitué à la classe, la discipline de mort confondue avec la conscience, le "provisoire" qui deviendrait le régime, le contrôle des chefs sur les militants au lieu du contrôle des militants sur les chefs, l'esprit du veilleur de nuit. Rien de vague là-dedans : elle lit un texte précis et en déduit un système. La suite n'a fait que dérouler le fil, de la dissolution de la Constituante aux charniers de Kolyma.

Alors quand la TCI plaide les "circonstances objectives", quand elle jure que rien n'était écrit, quand sa rabatteuse hurle à la calomnie, une seule réponse suffit : lisez Rosa. C'est écrit noir sur blanc en 1904, dans un texte que l'histoire a intitulé Marxisme contre dictature. Le marxisme, c'était elle. La dictature, c'était eux. Ça n'a pas changé.


14. Aux racines : le narodnik qui sommeillait sous le marxiste


LE PARTI AVANT LA CLASSE, UNE VIEILLE HISTOIREAvant d'être marxiste, Lénine a été élevé dans le culte de la minorité agissante.


D'où vient cette idée fixe, le parti-guide substitué à la classe, qu'on a vue à l'oeuvre de 1904 à Kronstadt ? Elle n'est pas tombée du ciel marxiste. Elle a une source, et cette source est antérieure au marxisme de Lénine. Pour la comprendre, il faut remonter à sa formation politique, celle d'un jeune homme de la province russe des années 1880. Un mot la résume : narodnik.


a) Le drame fondateur : un frère pendu pour terrorisme

Vladimir Ilitch Oulianov nacquit en 1870 à Simbirsk, dans une famille aisée de la fonction publique tsariste ; son père, inspecteur des écoles, portait un titre lui valant la noblesse héréditaire. Rien d'un prolétaire. Le tournant vient en 1887. Son frère aîné Alexandre, pour qui il a une immense admiration, étudiant à Saint-Pétersbourg, a rejoint le reliquat de Narodnaïa Volia, "la Volonté du peuple", l'organisation terroriste qui avait déjà assassiné le tsar Alexandre II en 1881.

Alexandre Oulianov participe à un complot pour assassiner Alexandre III. Le complot échoue. Au procès, il assume et prononce un discours justifiant le recours au terrorisme. Il est pendu le 8 mai 1887, à vingt et un ans, à la forteresse de Chlisselbourg, avec quatre camarades. Ce n'est pas une note de bas de page biographique : c'est l'événement qui a fait entrer Lénine en politique. Sa première matrice révolutionnaire n'est pas Le Capital, c'est l'échafaud de son frère terroriste populiste.

b) L'aveu de Lénine : "la plus haute considération pour le mouvement terroriste narodnik"

Ceux qui font de Lénine un marxiste immaculé depuis le berceau réécrivent l'histoire. Lui-même ne s'en cachait pas. Le témoignage le plus précis vient de V. Le témoignage le plus précis vient de V. Adoratsky, qui deviendra directeur de l'Institut Marx-Engels-Lénine,. Selon lui, en 1905, Lénine confie qu'il fut très influencé par les idées populistes, et qu'en 1888 il avait "la plus haute considération pour le mouvement terroriste narodnik" , ajoutant qu'il lui avait fallu du temps pour se libérer de l'emprise de ces idées.

V. Adoratsky, "After 18 years (meeting Vladimir Ilyich)", Proletarskaïa Revolioutsia, n° 3 (26), 1924. Rapporté par Tony Cliff, Lénine, tome 1, Construire le parti.

L'historien note même qu'à Samara, le jeune Oulianov recherchait les vétérans du mouvement terroriste clandestin et les pressait de questions sur leurs techniques conspiratrices, savoir-faire qu'il réemploiera plus tard pour bâtir le parti bolchevik. Autrement dit : l'organisation clandestine de conjurés professionnels, il l'a apprise à l'école du terrorisme populiste, avant de la théoriser en 1902 dans Que faire ?. Le titre même de cette brochure fondatrice est emprunté au roman de Tchernychevski, bréviaire de toute une génération de populistes russes.


c) Tkatchev, le chaînon caché : la prise du pouvoir par une minorité


Il y a plus précis encore qu'une ambiance de jeunesse. Il y a une filiation doctrinale nommée. Le populiste Piotr Tkatchev (1844-1886) prônait la prise du pouvoir par une minorité révolutionnaire agissant au nom du peuple, et faisait l'éloge des méthodes terroristes. Tkatchev reprochait même à Engels de ne pas croire au potentiel révolutionnaire de la Russie arriérée. Or les historiens relèvent que Lénine fut particulièrement séduit par cette idée d'une révolution provoquée par une élite de militants professionnels, et que dès les années 1890 il se montrait partisan de l'usage de la terreur.

Voir la notice biographique de référence sur Lénine et l'influence de Tkatchev : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Ilitch_L%C3%A9nine

Voilà le chaînon que la TCI ne remontera jamais. La conception léniniste du parti, une avant-garde restreinte qui prend le pouvoir "au nom" de la classe, n'est pas une déduction du marxisme. C'est une greffe. Le tronc, c'est Tkatchev et la Narodnaïa Volia : "tout pour le peuple, par une partie du peuple". Le marxisme n'a servi que de vernis moderne sur une charpente jacobine-blanquiste bien plus ancienne.


d) Ce que la conversion a laissé intact


Lénine devient marxiste, oui, vers 1892-1893, et il combat ensuite les narodniks avec la dernière énergie, sur le terrain économique, à Saint-Pétersbourg, sous l'influence de Plekhanov. C'est vrai, et nous ne le cachons pas. Mais l'historien précise le point décisif : même devenu marxiste, il "conservait des traits associés à la Narodnaïa Volia", c'est-à-dire une attitude particulière envers le terrorisme et l'organisation clandestine.


Tony Cliff, Lénine, tome 1, Construire le parti (1893-1914), chapitre 1.

La conversion a changé la théorie économique, pas la structure mentale. Il a troqué la paysannerie contre le prolétariat comme classe de référence, mais il a gardé le schéma populiste : une minorité éclairée qui sait, qui décide, qui agit à la place de la masse jugée inapte. Remplacez "le peuple" par "le prolétariat" et "les conjurés" par "le parti d'avant-garde", et vous avez le léninisme. Le contenu change, le moule reste.


Et c'est ici que le cercle se referme sur tout notre article. Rosa Luxemburg, en 1904, accusait Lénine de faire du "jacobinisme". Trotsky, la même année, parlait de la guillotine et de la "tête léonine de Marx". Ils visaient juste, mais ils s'arrêtaient au seuil : derrière le jacobin français, il y avait le narodnik russe, Tkatchev, Netchaïev, la Volonté du peuple. La substitution du parti à la classe, qui produira Astrakhan, Kronstadt et la Tchéka, était inscrite dans la formation même de Lénine, un quart de siècle avant Octobre.


e) L'aveu, jusque dans le texte de la TCI


Cerise finale : la TCI elle-même l'admet, sans en voir la portée. Relisez leur article. Ils écrivent que le frère aîné de Lénine "a rejoint Narodnaïa Volia", qu'il fut exécuté en 1887, et que Lénine, dans les deux années qui suivirent, fouillait les bibliothèques à la recherche de livres radicaux, "entrant bientôt lui-même en contact avec les cercles d'étude narodnik et marxistes".



TCI, "Lénine et le léninisme", 22 janvier 2024. Source en ligne : https://www.leftcom.org/fr/articles/2024-01-22/lénine-et-le-léninisme

Cercles narodnik et marxistes, dans le même mouvement, chez le même jeune homme. Ils le notent en passant, comme un détail de jeunesse. Nous, nous y voyons la clef. Car ce que Lénine a pris chez les uns, il ne l'a jamais rendu : l'idée que quelques-uns, les meilleurs, les purs, ont le droit de faire l'histoire à la place de tous. C'est la matrice de la catastrophe. Le reste, un siècle de charniers, n'en fut que le développement logique.


15. Le témoin qu'ils exhument sans oser le lire : Gavriil Miasnikov


UN OUVRIER BOLCHEVIK RÉCLAME LA LIBERTÉ DE LA PRESSE. LÉNINE LUI RÉPOND. STALINE LE FUSILLE.


La TCI cite Gavriil Miasnikov en passant, pour lui faire dire que les bolcheviks toléraient la critique. Puis elle referme le dossier, vite, parce que ce dossier la brûle. Nous, nous allons l'ouvrir en grand. Car la vie de cet homme est, à elle seule, la réfutation de tout leur article.


a) Qui était Miasnikov


Un ouvrier, un vrai. Né en 1889 dans une famille pauvre, il quitte l'école à onze ans et entre en apprentissage comme ajusteur à l'usine d'armement de Motovilikha, près de Perm, dans l'Oural. À seize ans, il est déjà dans la lutte : il rejoint le mouvement révolutionnaire pendant 1905, passe chez les bolcheviks en 1906. Suivent les prisons du tsar, et pas des séjours de villégiature : sept ans et demi de bagne, dont plusieurs au pénitencier d'Orel, l'un des plus durs de l'Empire, où il mène une grève de la faim de soixante-quinze jours et reçoit des coups à la tête dont il gardera les séquelles. Voilà l'homme. Pas un intellectuel de comité, pas un phraseur : un prolétaire que le tsarisme n'a pas réussi à briser.

En 1917, il préside le soviet de Perm. C'est lui qui organise l'exécution du grand-duc Michel Romanov, le frère du tsar, en juillet 1918 : nul ne pourra donc le présenter comme un tiède ou un contre-révolutionnaire. Pendant la guerre civile, il commande des volontaires contre les Blancs dans l'Oural. Cet homme a tout donné à la révolution. Et c'est précisément pour cela que son témoignage est accablant : quand un tel homme dénonce la dictature naissante, ce n'est pas la voix d'un ennemi, c'est la révolution qui s'accuse elle-même.


b) Le contexte : 1920-1921, la révolution se retourne contre les ouvriers


Il faut planter le décor, sinon rien n'est compréhensible. La guerre civile s'achève. Le communisme de guerre, ses réquisitions, sa militarisation du travail, a saigné la classe ouvrière au nom de laquelle il gouverne. Les grèves éclatent à Petrograd, dans l'Oural, partout. En mars 1921, les marins de Kronstadt se soulèvent et sont exterminés. Le même mois, au Xe congrès, Lénine fait interdire les fractions à l'intérieur du parti : désormais, contester la ligne, c'est déjà trahir. La NEP est introduite pour sauver l'économie, et l'Opposition ouvrière, le courant animé par Chliapnikov et Kollontaï, qui réclame que les syndicats et les producteurs, et non les bureaucrates, dirigent l'industrie, est écrasée.

C'est dans ce moment précis, celui de la fermeture définitive de la révolution, que Miasnikov, envoyé à Petrograd sous prétexte de mission mais en réalité éloigné comme un gêneur, rédige au printemps 1921 un texte qui va lui coûter cher : son mémorandum au Comité central.


c) Notre source, et son auteur


📖 Comment nous savons ce que nous avançons. Nous ne nous appuyons pas sur des on-dit, mais sur une étude scientifique récente, consacrée précisément à ce document. Il s'agit de l'article du professeur Ivan Anatolievitch Anfertiev, docteur en histoire, professeur à l'Université d'État russe des sciences humaines (RGGU) de Moscou et spécialiste reconnu de l'histoire du Parti communiste russe, intitulé "Le mémorandum du représentant de l'Opposition ouvrière Gavriil Miasnikov au CC du PCR(b) : le potentiel du document comme source historique", publié en 2023 dans la revue académique à comité de lecture de l'Université de Saint-Pétersbourg. L'étude s'appuie sur la brochure originale de 1921, sur les procès-verbaux du Politburo et sur les fonds d'archives du parti. Référence et lien en clair :

Anfertiev établit les faits matériels que voici. Le mémorandum fut imprimé au printemps 1921, en semi-clandestinité, à Moscou et à Perm, dans une brochure intitulée "Matériau de discussion" portant la mention "Réservé aux membres du parti". Son impression coûta à Miasnikov, pour la seule édition de Moscou, six millions de roubles. La brochure réunissait cinq pièces : les thèses de Miasnikov, la lettre que Lénine lui adressa en réponse, la réplique de Miasnikov à Lénine, la décision de l'Orgbюро du Comité central et la résolution des ouvriers de Motovilikha. Le texte du mémorandum comptait quinze pages et douze sections. Et le régime prit l'affaire si au sérieux qu'il chargea l'un des chefs de la Tcheka, Ounchlikht, d'une enquête spéciale pour retrouver et saisir les exemplaires. On ne lance pas la police politique contre une brochure inoffensive.


d) Ce que réclamait cet ouvrier


Venons-en au contenu, car c'est là que tout se joue. Que demandait Miasnikov, dans la douzième et dernière section de son texte, intitulée "Liberté de parole et de presse" ? Anfertiev résume ses propositions, qu'il qualifie de proprement séditieuses aux yeux du pouvoir de 1921. Les voici, une à une.

D'abord, cesser de transformer les cellules du parti en "comités de mouchards", c'est-à-dire interdire la pratique de la délation d'un membre du parti contre un autre, et contre les simples citoyens. Retiens bien ce point, lecteur : un bolchevik de 1921 réclamait déjà qu'on cesse la délation entre militants. Un siècle plus tard, la rabatteuse de la TCI en a fait sa méthode principale contre nous. Miasnikov voulait fermer les comités de mouchards ; elle en rouvre un, à ciel ouvert, sur les réseaux sociaux.

Ensuite, autoriser la liberté d'opinion à l'intérieur du parti au pouvoir. Puis, abolir la peine de mort dans le pays. Et enfin, proclamer la liberté de parole et de presse pour toutes les couches de citoyens soviétiques sans exception, "des monarchistes aux anarchistes". La formule est de lui. Elle est célèbre, et Anfertiev la restitue dans son contexte : Miasnikov y voyait le seul moyen de sauver l'autorité du parti, à l'intérieur comme dans le monde entier, en assainissant un pouvoir que la corruption gagnait.

Il avait d'ailleurs, avant même le Xe congrès, défendu deux mesures simples : l'élection de soviets d'entreprise réellement indépendants et souverains, et le droit pour les paysans de s'associer librement. Pour cela, note Anfertiev, on l'avait déjà fait passer tour à tour pour un socialiste-révolutionnaire, un menchevik et un déséquilibré. La méthode ne date pas d'hier : à qui réclame la démocratie ouvrière, on colle une étiquette et un diagnostic.


e) La réponse de Lénine, puis la réplique qui condamne tout le régime


Lénine ne laissa pas passer. Il répondit personnellement à Miasnikov, par une lettre datée d'août 1921, qui figure dans ses oeuvres. Sa position : pas de liberté de la presse, car elle profiterait à la bourgeoisie mondiale. À l'ouvrier qui réclamait un droit pour tous, le chef du parti opposa la raison d'État. Puis vint l'engrenage : exclu du parti en 1922, Miasnikov fonde en 1923 le Groupe ouvrier, clandestin, qui compte à Moscou quelque deux cents adhérents et tente de fédérer les vieilles oppositions. Zinoviev, "diktator de Petrograd", monte alors à la tribune pour lancer, en décembre 1923, un appel à l'écrasement : la tendance de Miasnikov, dit-il, est "essentiellement contre-révolutionnaire". Le mot qui tue est lâché. Arrestations, prisons, torture, exil.

Mais c'est la réplique de Miasnikov à Lénine qui restera. Sommé de se taire alors que d'autres croupissaient en prison pour les mêmes idées, il répondit, et c'est l'une des phrases les plus lucides du siècle :

"La seule raison pour laquelle je peux encore m'exprimer librement, c'est que je suis un vieux bolchevik. Mais des milliers d'ouvriers ordinaires croupissent en prison pour avoir dit exactement les mêmes choses que moi."

Miasnikov, réponse à la lettre de Lénine, 1921. Cité par Paul Avrich, "Bolshevik Opposition to Lenin: G. T. Miasnikov and the Workers' Group", Russian Review, vol. 43, 1984.

Tout est là. Le parti n'emprisonnait pas encore ses vieux cadres, mais il jetait déjà en prison les ouvriers anonymes qui pensaient comme eux. La "liberté de critique" que la TCI vante n'était qu'un privilège d'ancienneté, réservé à une poignée, refusé à la masse. Et ce privilège lui-même ne dura pas.


f) La fin : l'avion de Staline


Suivons-le jusqu'au bout, car sa mort signe le régime. Évadé d'URSS en 1928, réfugié en France en 1930, Miasnikov y travaille comme ouvrier pendant quatorze ans, proche des anarcho-syndicalistes et de la revue La Révolution prolétarienne, qui l'aide en 1934 à imprimer un appel au prolétariat français. À la Libération, il demande à rentrer en URSS. Staline envoie un avion le chercher. Il rentre en janvier 1945. On l'arrête aussitôt. Après un jugement secret par un tribunal militaire, il est fusillé dans une prison de Moscou le 16 novembre 1945. Sa femme, prévenue qu'elle pourrait lui rendre visite, arriva pour apprendre qu'on l'avait abattu la veille. Il fut réhabilité en 2001, ce qui, venant du même État, est l'aveu tardif du crime.

Voilà donc le témoin que la TCI convoque pour prouver la liberté sous Lénine. Un homme qui réclama la liberté de la presse pour tous et l'abolition de la peine de mort, à qui Lénine refusa la première, et à qui Staline appliqua le contraire de la seconde. Ils citent, à l'appui du "bon Lénine", un homme que le léninisme a exclu, torturé, exilé et fusillé. On n'a jamais vu défense se saborder avec autant de constance. Leur meilleur témoin est leur pièce à conviction la plus lourde.


16. Ils l'avaient dit avant nous : Trotsky en 1904, Kollontaï en 1921


Car la critique du bolchevisme n'est pas née chez les "anticommunistes". Elle est née dans le mouvement ouvrier, et d'abord chez ceux-là mêmes que la TCI vénère. En 1904, le jeune Trotsky, pas encore converti au parti-guide, écrit contre le centralisme de Lénine ces lignes prophétiques :

"Il ne fait aucun doute que tout le mouvement international dans son ensemble serait accusé par le tribunal révolutionnaire de modérantisme, et la tête léonine de Marx serait la première à tomber sous le couteau de la guillotine. Or, un régime qui pour subsister commence par chasser les meilleurs militants dans les domaines théorique et pratique, un tel régime promet trop d'exécutions et trop peu de pain."

Léon Trotsky, Nos tâches politiques, original russe Genève 1904 ; trad. fr. B. Fraenkel, Belfond, Paris, 1970, p. 192.

"Trop d'exécutions et trop peu de pain." En 1904, le jeune Trotsky décrit d'avance le régime qu'il servira. La tête de Marx sous le couperet du tribunal révolutionnaire, la logique jacobine qui épure les meilleurs, il a tout vu, tout nommé. Quinze ans plus tard, c'est lui qui signe le télégramme "réprimez sans pitié" sur Astrakhan, et c'est le pain qui manque à toute la Russie. L'accusateur est passé du côté des accusés. Il l'avait annoncé, et il l'a fait quand même.

En 1921, Alexandra Kollontaï, dirigeante de l'Opposition ouvrière au sein même du parti, décrit le mal par son nom :

"La bureaucratie est une peste qui pénètre jusqu'à la moelle de notre Parti et des institutions soviétiques. Ce n'est pas seulement l'Opposition ouvrière qui insiste sur ce fait ; bien des camarades qui n'appartiennent pas à ce groupe le reconnaissent. Des restrictions à l'initiative sont imposées non seulement concernant l'activité des masses sans parti, mais aux membres du Parti eux-mêmes. Toute tentative indépendante, toute pensée nouvelle qui a subi la censure de notre centre directeur, sont considérées comme une hérésie, une violation de la discipline du Parti, une tentative d'empiéter sur les prérogatives du centre qui doit 'prévoir' tout et décréter tout."

Alexandra Kollontaï, L'Opposition ouvrière, 1921.

Et elle donne la parole aux ouvriers de la base, dont la question sonne comme un verdict :

"Les ouvriers, par l'intermédiaire de leur Opposition ouvrière, demandent : Que sommes-nous ? Sommes-nous vraiment le fer de lance de la dictature de classe, ou bien simplement un troupeau obéissant qui sert de soutien à ceux qui, ayant coupé tous les liens avec les masses, mènent leur propre politique et construisent l'industrie sans se soucier de nos opinions et de nos capacités créatrices, sous le couvert du nom du Parti ?"

Alexandra Kollontaï, L'Opposition ouvrière, 1921.

Un troupeau obéissant sous le couvert du nom du Parti : voilà, décrite de l'intérieur et dès 1921, la réalité que la TCI enveloppe dans ses "circonstances objectives". Dès juillet 1918, les éléments non bolcheviks sont chassés des soviets ; à la fin de l'été, tous les autres partis sont interdits. L'État à parti unique est en place. Lénine vivra encore six ans. Reste à donner l'échelle de la machine. C'est l'objet du chapitre suivant.

Nous renvoyons le lecteur à notre dossier complet sur cette question, "TrotskyLand", consacré à Lutte Ouvrière et à la religion trotskienne, en libre accès :


17. Compter les morts : de l'aveu de Latsis au chiffre de 1,7 million


📖 Notre source, et comment la vérifier. Serge Pétrovitch Melgounov, historien de métier, socialiste populaire, adversaire aussi bien du tsarisme que des bolcheviks. Arrêté à de multiples reprises après Octobre, condamné à mort en 1920 au procès du "Centre tactique", peine commuée, expulsé de Russie en 1922. Il publie en 1923-1924, à Berlin, la première compilation systématique des actes de terreur commis depuis 1918, ne retenant que les faits "prouvés par l'existence d'un document ou de témoins dignes de foi", recoupés entre sources politiques différentes. Traduction française : La Terreur rouge en Russie, Payot, Paris, 1927, rééditée aux Éditions des Syrtes en 2019. Nous citons ici son chapitre III, "Statistique sanglante". Soljenitsyne lui-même le désigne comme le pionnier de ce travail (Archipel du Goulag, I, 268).


D'abord, la doctrine : l'extermination de classe revendiquée

Avant les chiffres, le principe. Il a été énoncé par Martyn Latsis, l'un des chefs de la Tchéka, dans le journal de la Tchéka lui-même, nommé sans pudeur La Terreur rouge :

"Nous ne faisons pas la guerre contre les personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l'enquête, des documents et des preuves sur ce que l'accusé a fait, en actes ou en paroles, contre l'autorité soviétique. La première question que vous devez lui poser, c'est à quelle classe il appartient, quelles sont son origine, son éducation, son instruction, sa profession."

Martyn Latsis, La Terreur rouge, 1er novembre 1918. Cité par Melgounov, ch. III.

Melgounov relève que Latsis n'invente rien : il recopie Robespierre présentant la loi de prairial, "il ne s'agit pas de les punir, mais de les détruire". L'enquête est abolie, la preuve est abolie, reste l'origine sociale. Quiconque a lu ce texte fondateur comprend que la statistique officielle d'un tel organe ne peut être qu'une farce. Voyons pourtant ce qu'elle avoue.



Ensuite, l'aveu : les chiffres officiels de Latsis

Latsis publie ses propres statistiques : 22 exécutions pour le premier semestre 1918, 4 500 pour le second, chiffre qu'il corrige lui-même en 1920 à 6 185 pour l'année 1918, puis 3 456 pour 1919. Soit, de son propre aveu, 9 641 fusillés en deux ans pour les seuls gouvernements centraux. Et il ose ajouter :

"Si l'on peut accuser la Tchéka de quelque chose, ce n'est pas d'excès de zèle dans les exécutions, mais d'insuffisance dans l'application des mesures suprêmes de châtiment."

Latsis, cité par Melgounov, ch. III.

Retenez ce raisonnement : près de dix mille fusillés officiellement admis, et le bourreau qui se reproche sa douceur. Latsis écrit d'ailleurs lui-même que la population "arrive à se persuader que la Tchéka porte avec soi des dizaines et des centaines de milliers de morts". C'est son propre journal qui l'imprime.


Puis, la démonstration : ce que les chiffres officiels ne comptent pas


Tout le chapitre de Melgounov est une vérification méthodique, région par région, de cette statistique officielle. Verdict : elle est dérisoire. Exemples, tous sourcés dans son livre :

"Il serait intéressant de savoir sous quelle rubrique Latsis a rangé les fusillés de Iaroslav après le soulèvement organisé en juillet par Savinkov. Les soldats qui s'étaient rendus à la Commission allemande avaient été livrés à l'autorité bolchevik, et un premier groupe de 428 d'entre eux avait été fusillé. D'après mes notes on comptait à ce moment dans cette région 5 004 fiches de fusillés."

Melgounov, ch. III, année 1918. Le chiffre des 428 provient du Livre rouge de la Vé-Tché-Ka lui-même, publication interne bolchevique.

Et la liste s'allonge, implacable : le "massacre des officiers" de Kiev en 1918, environ 2 000 victimes ; les 1 342 personnes massacrées à Armavir en janvier-février 1918, chiffre établi par commission d'enquête ; les plus de 2 500 individus détruits en une seule nuit, du 20 au 21 janvier 1919, au Turkestan ; les 2 200 victimes de la Tchéka d'Odessa pour trois mois de 1919, décomptées par Averboukh ; les 5 000 exécutions comptées à Petrograd pour la seule année 1920 ; les 1 418 exécutions de la Tchéka d'Odessa de février 1920 à février 1921, d'après ses propres comptes rendus ; les plus de 5 000 otages fusillés en novembre 1921 à Kiev, Odessa, Ekatérinoslav et Kharkov, d'après les Izvestia de Kharkov ; les 1 750 voyageurs et employés fusillés sur ordre des seuls tribunaux des chemins de fer, d'après la section de statistique du Commissariat des voies et communications. Aucun de ces morts ne figure dans les 9 641 de Latsis.

Melgounov ajoute cette précision de méthode, qui règle la question des statistiques officielles :

"On a complètement exclu de cette statistique les données sur les exécutions en masse qui ont accompagné les répressions de tous les soulèvements de paysans ou autres. Les victimes de ces 'excès' de la guerre civile ne peuvent nullement être dénombrées."

Melgounov, ch. III.

Autrement dit : ni Astrakhan et ses quatre mille morts, ni Kronstadt, ni la répression de Tambov, ni la décosaquisation, ni les noyades, ni les otages ne sont dans les chiffres officiels. Et la presse bolchevique le savait. Quand des publications anglaises avancent en mars 1919 le chiffre de 138 000 fusillés, la Pravda du 29 mars répond : "Ce serait vraiment affreux, s'il en était ainsi." Melgounov commente : ce chiffre "donne en réalité une pâle idée de ce qui s'est passé en Russie". Et il pose le principe qui condamne d'avance tout négationnisme comptable :

"Quand on publie peut-être la centième partie des noms des fusillés, quand la peine de mort s'exécute dans le secret des casemates, quand la disparition d'un homme ne laisse aucune trace, il n'y a aucune possibilité pour l'historien de l'avenir d'établir un tableau complet de la réalité."

Melgounov, ch. III.


Enfin, l'ordre de grandeur : d'où vient le chiffre de 1,7 million

Trois évaluations d'époque et d'origines indépendantes convergent vers le même ordre de grandeur.


Première évaluation : le calcul par l'appareil. Melgounov reproduit le compte théorique établi par Ev. Komnine dans le journal Roul, à partir de la structure même de la machine répressive :

"Pendant l'hiver 1920, la RSFSR comprenait 52 gouvernements avec 52 commissions extraordinaires (tchéka), 52 sections spéciales, 52 tribunaux révolutionnaires. En outre, d'innombrables tchékas de transports, tribunaux de chemins de fer, tribunaux de troupes de sûreté intérieure, tribunaux volants envoyés pour les exécutions en masse, 'sur place'. A cette liste de chambres de tortures, il faut adjoindre les sections spéciales, 46 tribunaux d'armées et de divisions. En tout, il faut compter 1 000 chambres de tortures, et si l'on prend en considération qu'en ce temps il existait des tchékas de canton, il faut en compter plus. D'après les données soviétiques, on pouvait établir un chiffre moyen par jour pour chaque tribunal : la courbe des exécutions s'élève de 1 à 50 (ce dernier chiffre dans les grands centres) et jusqu'à 100 dans les régions récemment conquises par l'Armée rouge. Les crises de terreur étaient périodiques, puis elles cessaient, de sorte que l'on peut établir le chiffre (modeste) de 5 victimes par jour qui, multiplié par le nombre de 1 000 (tribunaux), donne 5 000, et par an environ 1 million et demi."

Ev. Komnine, Roul, reproduit par Melgounov, ch. III, "Statistique sanglante".


Deuxième évaluation : le décompte par catégories. Le professeur Charles Sarolea, de l'université d'Édimbourg, publie fin 1923 dans le journal The Scotsman un bilan qu'il chiffre à 1 766 188 victimes, réparti par catégories sociales : évêques, membres du clergé, professeurs et instituteurs, médecins, officiers, soldats, policiers, propriétaires, membres des professions libérales, et surtout des dizaines de milliers d'ouvriers et des centaines de milliers de paysans. Disons-le nettement, car c'est cela, la méthode honnête : Melgounov reproduit ce décompte tout en avertissant que le détail chiffré "semble fictif" dans sa précision, et que Sarolea n'en donne pas les sources. Ce que Melgounov valide, ce n'est pas le chiffre à l'unité près, c'est la caractérisation d'ensemble de la terreur, qui selon lui "correspond en général à la réalité". Le général Dénikine, de son côté, avança l'ordre de grandeur de 1 700 000 pour les seules années 1918-1919. Voilà d'où vient le chiffre qui circule. Ce n'est pas un décompte notarié, c'est une estimation d'époque, contestable dans le détail, mais convergente dans l'ordre de grandeur avec les deux autres méthodes.

Charles Sarolea, The Scotsman, novembre 1923, cité et discuté par Melgounov, La Terreur rouge en Russie, ch. III. Le total et la réserve de Melgounov sur son caractère "fictif" sont documentés ici : https://en.wikipedia.org/wiki/Red_Terror


Troisième évaluation : le calcul par soustraction. Melgounov relève enfin que même les bilans démographiques établis par des historiens favorables au régime aboutissent, par simple différence entre le total des surmortalités de 1914-1921 et les rubriques guerre, famine et épidémies, à un solde d'environ un million de morts qui ne peut correspondre qu'aux victimes de la terreur, seule rubrique systématiquement omise.


Les historiens qui s'en tiennent aux seules exécutions enregistrées de la Tchéka avancent des chiffres bien inférieurs : environ 50 000 pour Chamberlin, autour de 140 000 pour Leggett et pour Nicolas Werth. Fort bien : discutons. Ces comptes ne recensent que les exécutions enregistrées de la seule Tchéka. Ils excluent, par construction, tout ce que Melgounov démontre exclu : les massacres de grévistes comme Astrakhan, la répression des insurrections paysannes (pour la seule révolte de Tambov, environ 15 000 exécutions et 100 000 déportés, gaz de combat compris), la décosaquisation décrétée le 24 janvier 1919 ("exterminés et physiquement liquidés jusqu'au dernier", dit la directive), les dizaines de milliers de fusillés de Crimée après l'évacuation de Wrangel, les otages, les noyés, les morts des camps, les fusillés maquillés en "typhiques". Le chiffre de 1,7 million ne prétend pas compter les seules fiches de la Tchéka : il évalue la terreur comme système.


Entre l'aveu minimal de Latsis, 9 641, et l'évaluation de Sarolea et de Dénikine, 1 766 118, l'écart mesure exactement une chose : la part du crime que l'appareil a réussi à cacher. Et même en retenant le chiffre le plus favorable au régime, 140 000 exécutions enregistrées en quatre ans, la Tchéka de Lénine a fusillé en une seule année davantage que le tsarisme en un siècle. Voilà le socle. Que la TCI le range dans ses "circonstances objectives" si elle l'ose.


18. Conclusion : la continuité n'est pas une confusion


La TCI nous accuse, nous "anarchistes et conseillistes", de confondre la Russie de Lénine et celle de Staline. Retournons-leur le grief une dernière fois. Ce n'est pas une confusion. C'est une thèse, et chaque pièce du dossier sort de leurs propres textes ou d'archives que n'importe qui peut ouvrir.

Le parti substitué à la classe ? Ils l'admettent, chez Lénine. Les élections truquées, la Tchéka contre les tendances rivales, le pouvoir dressé au-dessus des soviets ? Ils l'écrivent. Astrakhan, ses quatre mille morts, ses noyés du vapeur Gogol, ses fusillés maquillés en "typhiques" ? C'est mars 1919, Lénine à la tête de l'État, Trotsky signant "réprimez sans pitié". Kronstadt ? Mars 1921, Lénine vivant. La liberté de critique ? Leur témoin Miasnikov a fini fusillé. Rosa Luxemburg ? Elle les condamne dans les phrases qu'ils censurent.

Ils cherchent le coupable dans les "circonstances" parce que le chercher dans le parti reviendrait à se supprimer eux-mêmes. Défendre Lénine, pour eux, c'est défendre leur fonds de commerce : le parti-guide, l'avant-garde, le troupeau derrière le berger. Et leurs militants le prouvent chaque semaine, @harunoyosei en tête : censure, signalement, faux compte, menace de nous "kronstadter". Le conseillisme dans la vitrine, la Tchéka dans l'arrière-boutique. Des staliniens masqués, dont le masque tombe à chaque crise de nerfs.


Nous tirons la seule conclusion que les faits imposent. L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes, par leurs conseils, avec des délégués élus et révocables, ou elle ne sera pas. Ni parti-guide, ni avant-garde, ni Tchéka, ni petite mère des peuples. Miasnikov l'avait écrit avant que la balle léniniste ne le trouve : à bas les icônes. Toutes les icônes. Surtout la vôtre.


 
 
 

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